Parce que la vie passe, tout simplement

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CRITIQUE / À cause de la vie est ce genre de livre qu'on referme l'âme empreinte d'une réconfortante mélancolie. Ce fort joli album possède en effet un petit quelque chose de doux-amer qui nous replonge dans les tourments du début de l'adolescence. Son spleen, ses élans de passion, ses envies de grandeur, sa quête de sens, ses pulsions de liberté, son romantisme exacerbé, son désir d'aimer et d'être aimé(e) en retour, tout comme ses nombreuses et inévitables ambivalences et contradictions. Sans oublier ces rencontres qui nous habitent à jamais.

Nous sommes en 1984. Nathalie, dite Sucre de Pastèque, habite un petit appartement avec sa mère dans un immeuble parisien. Avec son « sourire de dame aux camélias » et se trouvant « à l'exact mitan entre Boucle d'or et Anaïs Nin », Nathalie rêve d'un héros qui s'appellerait Tunepourraispas Mefaireplusplaisir. Un gentleman ou un chevalier, peu lui importe, du moment qu'il vienne la sauver de son ennui.

Or, voilà qu'un jeune voisin vient sonner à sa porte. Un garçon aussi solitaire qu'elle, mais surtout aussi réservé, voire timide, que Nathalie semble sûre d'elle-même. Le voisin se prénomme Eugène, a un « beau regard couleur fourrure d'écureuil », et Nathalie n'aura dès lors de cesse de le mettre à l'épreuve pour qu'il lui prouve sa valeur et sa loyauté. Ce qu'Eugène fera, à ses risques et périls, parce que transporté par la volonté de cette fille qui lui fait l'effet d'« un perroquet exotique », lui qui a toujours préféré se fondre dans la masse.

Pendant quelque temps, donc, à cette période charnière de leur parcours, ces deux êtres jusqu'alors isolés vont s'apprivoiser, se découvrir des courages qu'ils ne se connaissaient pas, se redéfinir par rapport à ceux qui les entourent et tisser la trame de ce qui pourrait devenir leur première histoire d'amour.

De sa plume poétique et gorgée d'une grande tendresse, Véronique Ovaldé a su créer des personnages d'une touchante humanité, résolument attachants. 

Autour de ces deux jeunes héros gravitent une truculente galerie de femmes et d'hommes affrontant eux aussi la solitude, chacun à sa manière. Ainsi, pendant que le père d'Eugène invente toutes sortes d'objets dans son antre du cinquième étage, mademoiselle Poulichette, qui réside au deuxième, cultive sa rancoeur face à madame Vertu-Lagache, qui habite pour sa part au troisième. Jusqu'au jour où Nathalie donne justement à Eugène une mission nommée « le jour des chiffres sens dessus dessous », qui changera la donne pour certains locataires, entre autres.

La simplicité feinte du style préconisé par l'auteure fait penser tantôt au film Le Fabuleux Destin d'Amélie Poulain, tantôt au roman Ensemble c'est tout d'Anna Gavalda. Car derrière cette irrésistible légèreté souffle un réjouissant vent de solidarité humaine.

Les illustrations de Joann Sfar proposent quant à elles une interprétation sentie des mots de Véronique Ovaldé, permettant à ses personnages de prendre vie librement entre les pages. À partir d'une phrase ou de quelques mots choisis, l'artiste visuel « relit » le texte pour laetransposer dans sa propre dimension. Ses dessins ne font donc pas tant avancer l'histoire qu'ils ouvrent sur sa perspective lyrique de l'action ou des émotions vécues.

Au final, et en quelques pages particulièrement vibrantes de vérité, À cause de la vie pose également le constat du temps qui a passé non sans laisser des traces, ni rouvrir de temps en temps un tiroir secret de notre mémoire la plus intime au détour d'une rue liée à des souvenirs de notre enfance, par exemple. Faut-il pour autant les confronter à la réalité, quand nos pas nous ramènent sur la piste de cette période de notre vie ? Ou plutôt les refermer délicatement pour en préserver précieusement tous les possibles ? Quelle aurait été notre existence si nous n'avions pas fait certains choix à quelque point tournant ? Et à côté de quoi passerait-on si on décidait de conjuguer son passé au futur ? Peut-on vraiment prétendre connaître totalement ceux qu'on aime, et vice-versa ? C'est à ces questions que Nathalie sera confrontée, 20 ans plus tard.

Bref, on ressort de la lecture d'À cause de la vie bercé par une douce nostalgie. Et touché droit au coeur par cette histoire, notamment d'amour qui tient chaud par-delà les hivers, qui pourrait si bien être la nôtre.

À cause de la vie, par Véronique Ovaldé et Joann Sfar ****

Flammarion, 160 pages




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