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Pour que les femmes ne soient plus raflées telles des Indésirables

Quelque 5000 femmes, étrangères et sans enfants, raflées dans les rues de Paris... (Courtoisie)

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Courtoisie

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Quelque 5000 femmes, étrangères et sans enfants, raflées dans les rues de Paris et enfermées dans le Vélodrome d'Hiver en 1940. Avant d'être internées au camp de Gurs.  Ces femmes, ce sont Les Indésirables de Diane Ducret.

« Le Vél d'Hiv, le camp de concentration de Gurs, parce qu'il s'agit bien d'un camp de concentration, soyons honnête : ce sont là des événements et des mots qui sont de véritables tabous de l'histoire, chez nous, en France », dénonce l'auteure Diane Ducret de sa voix douce et posée, à l'autre bout du fil. 

Cette dernière ne prétend pas y aller d'une prise de position politique, en lançant son roman, en plein coeur de la course à la présidence. Cela ne l'empêche toutefois pas de faire des rapprochements avec la crise des réfugiés qui continue de secouer l'Europe et qui a notamment projeté « Marine Le Pen au second tour des présidentielles, quand même », répète-t-elle d'un ton inquiet à quelques reprises en cours d'entrevue, comme si elle n'en revenait pas encore.

« Ce livre, c'est mon coup de gueule. Pourquoi ça n'émeut personne, ce qui s'est passé, le Vel d'Hiv et Gurs ? Parce qu'il s'agit de femmes et, qui plus est, de femmes sans enfants ! » 

« Il peut suffire d'une crise, d'une élection pour que la femme soit jugée comme indésirable. Les époques se ressemblent et nous nous devons de faire attention ! » martèle du même souffle la Française de 34 ans, citant le président Trump et les enlèvements de Boko Haram entre autres exemples.

Originaire du Pays basque, là où se situait le camp de Gurs, Diane Ducret s'est donc sentie interpellée à plus d'un égard lorsqu'elle a eu vent dudit camp.

Au-delà du pan de l'histoire de son coin de pays dont peu de gens avaient entendu parler, l'auteure a surtout été « touchée par le sort réservé à ces femmes, traitées telles des étrangères, en premier lieu parce qu'elles n'avaient pas d'enfants ».

« Comment peut-on ainsi priver de liberté des femmes à cause de leur choix de vie ou parce qu'elles sont politisées ? À ce chapitre, je suis moi-même une indésirable, puisque je suis une femme sans enfant, et que je pense par moi-même ! » s'insurge celle à qui on doit l'essai La Chair interdite et deux volumes sur les Femmes de dictateurs, entre autres.

Diane Ducret a lu tout ce qu'elle a pu sur le Vel D'hiv et le camp de Gurs, dont les témoignages de nombreuses prisonnières (Hanna Schramm, Lisa Fittko, Eva Lewinski...).

« Je ne souhaitais pas parler d'elles sur le ton de l'essai. Je voulais plutôt en faire des héroïnes universelles, sans trahir la mémoire de personne. »

C'est ainsi qu'ont pris vie Lise et Eva, qu'a priori tout sépare : l'une est juive, l'autre est Allemande d'origine. La première a dû abandonner sa mère lors de la rafle. La seconde avait fui son père aux allégeances nazies pour refaire sa vie à Paris auprès de Louis, depuis parti combattre au front.

Lise est fragile et aspire au grand amour. « C'est une femme de tradition, qui se réserve pour quelque chose de pur, un idéal. »

Eva est artiste, forte, indépendante, libérée.

« Ce sont deux femmes qui n'ont rien en commun et qui devraient être des ennemies. Or, elles deviendront l'une pour l'autre celle pour qui on tient bon. »

Autour du tandem improbable se greffent d'autres personnages fictifs, dont la colorée Suzanne, « petite, ronde, drôle et forte en gueule », comme la décrit sa créatrice.

« Pour moi, Suzanne incarne la France avec panache et humour, comme ce coq emblématique qui chante même quand il a les pieds dans la merde », fait valoir Diane Ducret.

Se greffent aussi des personnages réels : la poète Hannah Arendt, dont quelques-uns des poèmes sont d'ailleurs reproduits dans le roman ; la comédienne Dita Parlo, première à tenir un rôle principal dans un film parlant en Allemagne, en 1929 ; le commandant Davergne, qui osera permettre aux femmes de monter un cabaret. 

Le coup du piano

Les Indésirables regorgent de petits détails véridiques et poignants glanés au cours de ses recherches.

Dagmara, que Lisa et Eva vont retrouver noyée dans la boue, au petit jour. « Une femme est bel et bien morte ainsi, en tentant de se rendre seule en pleine nuit à 'l'estrade', c'est-à-dire là où les prisonnières pouvaient aller faire leurs besoins », soutient Diane Ducret.

Mais aussi ces quelques grammes de nourriture que les prisonniers espagnols mettaient de côté pour celle qu'ils avaient choisie pour ensuite les leur donner à travers le grillage. « Il y a quelque chose de profondément romantique dans la volonté de ces hommes de préserver ainsi un sens à leur rôle de pourvoyeur, de protecteur. Ils voulaient demeurer dignes d'aimer et d'être aimés. »

Plus encore, il y a eu cette image, « belle et puissante », d'un piano dans la boue dans un camp français, qui a mis le feu aux poudres de son imaginaire. 

« Le coup du piano m'a fait penser à La vie est belle de Roberto Benigni ! lance gaiement l'écrivaine. De quelle humanité il aura fait preuve, ce Davergne ! »

Grâce au commandant Davergne, le camp de Gurs a hébergé, le temps de quelques représentations ouvertes au public des environs, un cabaret de fortune où Eva jouait du piano, et Lise et Suzanne se donnaient la réplique dans Le Songe d'une nuit d'été, notamment. Diane Ducret, pour sa part, a inventé des chansons satiriques, dans l'esprit de l'époque, comme autant de « pieds de nez » à l'occupation.

« Quand on a tout perdu, qu'on est victime d'une injustice, qu'est-ce qui fait qu'on choisit de vivre encore, envers et contre tout ? L'amitié, l'amour... et le cabaret, dans leur cas. Il existe un proverbe basque qui dit qu'on ne pourra pas nous voler ce que nous avons dansé. Je trouve ça très beau, et ça s'applique à ces femmes de Gurs, qui ont refusé qu'on leur vole leur dignité, en quelque sorte. »

Rapport au corps...

Et qui ont joué de leur corps pour se faire belles et désirables et faire acte de résistance et ne pas se laisser mourir.

« Dans le désir, il y a ce qui tue et ce qui sauve. À Gurs, les deux se sont vécus en même temps, au même endroit », souligne Diane Ducret.

Par le biais de sa galerie de personnages, elle explore donc les nombreuses facettes du rapport au corps. 

Celui qui souffre, physiquement, de la faim, de la maladie, de l'inconfort, du froid. Mais aussi de la violence physique, voire du viol. 

Celui qui peut malgré tout exulter, être désiré et désirable. Et enfanter.

... et à la maternité

Car Lise et Eva s'avèrent également, pour Diane Ducret, les deux volets d'une autre facette de la féminité : celle de la maternité.

« Elles sont ma réponse à la question de ce qu'est être femme et mère. Et à la question du sens de l'expression donner la vie. Qui n'est pas seulement le geste d'accoucher d'un enfant. Donner la vie, c'est donner de l'amour, de l'attention, de l'espoir, c'est être présent. Ainsi, on choisit parfois à qui on donne la vie », mentionne le trentenaire qui confie avoir été adoptée.

Ainsi, un enfant peut-il devenir l'émouvant symbole d'une transmission cumulée de l'inné et de l'acquis.




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