De bois debout, de Jean-François Caron ****

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CRITIQUE / Il est de ces livres dont on ressort habité. Par le souffle de l'auteur. La présence, prégnante, de ses personnages. Par des passages qui, telles des pépites qu'on accumule à grands coups de pages cornées ou de phrases soulignées, révèlent toute la richesse et la profondeur de ce qu'on est en train de lire. De bois debout, le plus récent roman de Jean-François Caron (qui avait déjà offert le poignant Rose Brouillard, le film), s'avère de cette trempe.

Dès les premières pages, Alexandre voit son père mourir sous ses yeux. Abattu par un policier d'une balle à la tête. 

Alexandre qui n'a pas encore 20 ans. Qui court, qui fuit cette image empreinte en lui. «Un trou dans ma vie. Une béance dans la tête.» Trouve refuge chez Tison. Tison qui vit reclus depuis l'incendie qui a ravagé le cours de son existence - et son visage. 

Alexandre et Tison, qui se découvrent une passion commune pour la littérature. Qui s'apprivoisent autour d'une tasse de café. Qui se livrent en écho.

De bois debout sent et goûte la forêt, la poussière, le feu, l'eau, le vent.

Ça traite de chasse, de territoire, d'appartenance, mais aussi du besoin de se penser autrement, de réfléchir à qui on est, individuellement et collectivement.

Ça parle de mort, de mémoire, de filiation. De coeurs qui se débattent pour survivre.

«Quand on met à terre un arbre déjà mort, on ne peut jamais être certaine du côté où il ira tomber.

Même avec les vivants, on ne sait jamais de quel bord le coeur fendra

Plus encore, ça parle de vivre et de livres. Du clivage entre le «vrai monde» et les artistes et intellectuels, que d'aucuns prennent plaisir à entretenir, voire à exacerber, comme si les uns excluaient les autres. Comme s'ils ne pouvaient qu'être deux clans irréconciliables.

Parce que ça se demande si la vie peut s'inscrire dans les marges artistiques. Si les mains doivent à tout prix se salir pour être utilisées à leur plein potentiel, pour donner l'impression de tenir leur véritable rôle, plutôt que de ne servir qu'à lire.

«Chaque fois que j'ouvre un livre, j'entends la voix du père qui m'avertit: 'La vie, c'est pas là-dedans, pas dans les livres.'

Longtemps, il a eu seulement tort. Mais aujourd'hui, parfois, je crois qu'il avait aux lèvres un semblant de vérité. Quelque chose qu'il avait saisi, je ne sais pas comment, de l'incapacité du langage à dire ce qui est essentiel.

Le père lui-même était un de ces livres qui ne savaient pas me dire le plus important.»

Petit à petit, Jean-François Caron revient sur les pas d'Alexandre, de son père surnommé Broche-à-foin, de sa mère, de Tison, de Marie-Soleil, de Marianne. Il tisse les trames qui se (con)fondent entre chacun. Bondit dans le temps et l'espace, pour faire remonter l'essentiel à la surface.

Certes, il n'est pas parfait, ce roman. On se demande encore pourquoi le mauvais sort s'acharne autant sur Alexandre. À faire disparaître ceux qu'il aime.

Mais il y a la plume de Jean-François Caron qui, à l'instar d'un vol d'outardes, se déploie et réussit à faire oublier ces bémols.

Habiter le silence

Camionneur de profession, il connaît la solitude sur les routes. Résidant dans la forêt de Lanaudière, il connaît aussi le silence du bois. Celui «qui ne se bûche pas», comme il le (d)écrit si bellement.

Ce silence, l'auteur n'hésite pas à le laisser s'exprimer à travers les mots qu'il cisèle pour raconter son histoire. Ainsi, ses personnages s'adressent directement au lecteur, en apartés, comme au théâtre, pour lui permettre d'entendre le non-dit, de lire ce qui se cache entre les lignes.

Les derniers chapitres de De bois debout font irrévocablement penser à l'idée développée par Haruki Murakami dans Kafka sur le rivage, voulant que chacun doive apprendre à classer ses souvenirs et à habiter sa bibliothèque intime. Cet espace qui, de par les gens qu'on rencontre ou qu'on lit, façonne notre imaginaire, notre compréhension du monde et qui on est.

Jean-François Caron écrit droit, debout. 

Et par ce nouveau titre, il vient à nouveau de se tailler une place importante sur les rayons de ma bibliothèque toute personnelle.




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