Remonter la filière Daech par la fiction

Par son nouveau roman, Pascal Manoukian dénonce notamment... (Courtoisie)

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Par son nouveau roman, Pascal Manoukian dénonce notamment les contrecoups de l'abrutissement d'une partie de la population à coup de productions télévisuelles qui décrédibilisent l'information fouillée et vérifiée.

Courtoisie

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Après 40 ans sur le terrain, l'ex-correspondant de guerre français Pascal Manoukian passe aujourd'hui par le roman pour témoigner des enjeux qui l'interpellent. Dans Les Échoués (2015), il faisait déjà état des migrants. Cette fois, Ce que tient ta main droite t'appartient lui donne l'occasion de remonter la filière Daech, de Paris à Alep.

À l'instar de l'auteur, Charlotte Aramian est de descendance arménienne, sa grand-mère ayant fui les exactions du régime turc vers la Syrie et trouvé refuge à Alep, dans les années 20. 

Karim Ouarkine, lui, est fils d'épicier algérien ayant préféré, dans les années 70, devenir « pauvre et arabe » en France plutôt qu'en Lybie, où « il [...] aurait fait honte » aux siens. Karim est de confession musulmane et pratiquant, sans pour autant faire de sa foi « la lumière de sa vie ». 

Tout pourrait les séparer. Pourtant, Charlotte et Karim s'aiment et préparent le venue d'un premier enfant. Ils revendiquent leur droit au bonheur simple d'être

(d)eux, osant croire qu'ils peuvent ainsi participer à une renaissance de cette période « où les ventres de leurs mères n'avaient pas encore pris des rondeurs de voûtes d'église ou de dômes de mosquées ».

Leur trajectoire croisera cependant celle d'Aurélien. Radicalisé par le biais d'Internet, le jeune Français ouvrira le feu avant de se faire exploser avec un complice sur la terrasse du Zébu Blanc, où Charlotte et ses copines s'étaient donné rendez-vous ce soir-là... Bilan de l'attentat : 38 morts et 42 blessés. Dont Charlotte et l'enfant qu'elle portait.

Karim n'aura dès lors qu'une soif : se venger. Pour ce faire, il plaque tout pour se rendre en Syrie afin d'y assassiner celui qui est responsable de tous ses malheurs : le recruteur d'Aurélien.

« Son monde s'est effondré et il veut juste rester debout, Karim. La seule façon d'avancer, pour lui, c'est d'essayer de comprendre, avec sa vengeance en point de mire pour traverser la frontière... »

Une vision à 360du monde

Cette frontière, elle est tout autant géographique que psychologique, d'ailleurs.

« À travers ce roman, je voulais expliquer le monde en 360o à partir de deux angles. Le premier : faire comprendre ce que ça peut représenter pour un musulman pratiquant pacifique de voir un converti interpréter sa religion en faisant des cafés parisiens une ligne de front. Le second : décrire Alep de l'intérieur. »

Alep où, rappelle M. Manoukian, il y a « l'équivalent d'un Bataclan par semaine ». « Alors qu'on a 20 ans, là-bas, et qu'on voit qu'on n'a été capable d'arrêter la guerre plus de 10 heures pendant toutes ces années pour permettre d'évacuer les enfants, qu'est-ce qui nous reste ? » soulève le romancier, à l'autre bout du fil.

L'idée de base de Ce que tient ta main droite t'appartient, il l'a cependant d'abord eue à la suite de l'affaire Merah. 

En 2002, Mohamed Merah tue Mohamed Legouad. Ils ont tous les deux le même âge. Sont tous deux issus des cités - « comme moi », précise l'auteur. Le premier avait choisi la voie de l'islam radical. Le second faisait partie de l'armée française.

« J'y ai vu deux idées du monde qui s'exprimaient », se souvient Pascal Manoukian. 

Pour raconter comment Karim réussit à être recruté, l'ex-journaliste n'a eu qu'à fureter sur la Toile pour apprendre les mots clés à y lancer pour être « trouvé » par les agents de Daech.

« Il est très, très facile de trouver une filière. Pour un homme, utiliser le nom Abou dans son identifiant sur les réseaux sociaux permet d'être repéré en moins de 30 minutes!  Ensuite, en moins de deux, vous êtes invités à passer en mode messages privés pour poursuivre la conversation », expose-t-il.

Autour d'Aurélien et Karim, ce dernier fait justement graviter une galerie de personnages incarnant les multiples facettes de l'endoctrinement de Daech. 

Anthony et Sarah, fiers parents d'un poupon, Adam, entre autres. « Nous, on n'a pas eu le choix, on a fait avec ce qu'on nous a donné. L'alcool, la drogue, tout ça. Là-bas, il ne pourra pas se perdre, il n'y a qu'un seul sentier », raisonne Sarah.

Et Lila, qui plaque tout comme si elle partait en colonie de vacances. Qui est promise à Hicham. « Une ado prête à passer de Candy Crush à Call of Duty », comme l'auteur l'écrit.

« Le problème, avec la déradicalisation, c'est qu'il y a peu de véritables radicalisés, mais une majorité de 'compromis'. »

Des hommes, des femmes, de tous les âges et de tous les horizons qui sont rapidement déshumanisés afin d'être plus aisément manipulables.

Comme les enfants-soldats, tantôt qu'on force à tuer leur propre famille pour rompre tout lien affectif ; tantôt qu'on drogue pour les faire piller et violer dans un état second, dont ils se réveillent pour mieux réclamer une nouvelle dose pour oublier ce qu'ils ont fait.

« C'est un piège à guêpes : il s'avère très facile d'y entrer, mais presque impossible d'en ressortir. »

Détournement de codes

Au détour, Pascal Manoukian dénonce de façon sentie l'abrutissement de la masse à coup de téléréalités, « talk-shows idiots » et autres productions télévisuelles qui décrédibilisent le travail des journalistes et l'information fouillée et vérifiée, avec pour résultat que plusieurs se tournent vers les réseaux sociaux et son lot de fausses nouvelles.

« Quand on est journaliste, on a la responsabilité d'informer. Quand on fait de la télé aussi ! Or, plus ça va, plus on exige de tout simplifier dans un monde qui, à l'inverse, se complexifie ! Mais si on veut vraiment comprendre ce qui se passe autour de soi, il faut prendre le temps, se donner l'espace pour le faire comprendre aux autres ! » dénonce-t-il avec véhémence.

« Un monde sans journalistes, ça ne se peut pas. Ça ne se doit pas. Je m'aperçois néanmoins qu'on a sous-estimé la puissance de la finance », renchérit-il, évoquant la crise touchant le milieu de la presse écrite en France comme ici.

De plus, celui qui a fait du documentaire toute sa vie s'intéresse particulièrement aux vidéos produites par Daech.

« Dès les premiers films mis en ligne, j'ai été halluciné par leur modernité, technicité et inventivité. Ces gens ont l'intelligence de détourner plusieurs codes de notre propre culture populaire, qu'on a développés pour anesthésier nos jeunes, et en détourner les messages à leur avantage ! »

Il cite en exemple l'exécution de James Foley, qui évoque une scène du long métrage Seven

La puissance de la fiction

Pascal Manoukian a longtemps défendu que le réel est plus puissant que la fiction. Au point de « s'attraper souvent » avec sa conjointe, oeuvrant dans le domaine du cinéma, au cours de leurs 25 ans de vie commune.

Signer un premier roman (Les Échoués) lui a décillé le regard. « Ma fiction a été rattrapée par l'actualité, et j'ai alors réalisé la puissance  de la fiction. »

Or, l'ancien journaliste ne veut écrire que sur des sujets importants. « Je ne vois pas d'autre façon d'écrire, pour le moment, que le roman engagé », soutient celui qui planche sur un troisième titre, Les Déclassés.

« Lire est un acte intime, qui permet de ramener à la maison des gens qu'on n'oseraient pas nécessairement introduire chez soi autrement. »

Il l'a, de son côté, fait en donnant vie à des êtres pétris de nuances, ni bons ni mauvais, ni blancs ni noirs, dans Ce que tient ta main droite t'appartient. Des êtres qui, pour peu qu'on les laisse entrer en tant que lecteur, ne laissent pas indemnes.

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