Asmaa Alghoul, ou L'Insoumise de Gaza

Asmaa Alghoul raconte son quotidien et sa réalité... (Photo tirée de Facebook)

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Asmaa Alghoul raconte son quotidien et sa réalité de femme refusant le joug de l'endoctrinement politique et religieux dans la bande de Gaza.

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Militante, blogueuse, journaliste: Asmaa Alghoul s'écrie à tous les vents pour réclamer la liberté d'exprimer tout haut ce que plusieurs Gazaouis vivent et pensent tout bas. Née dans un camp de réfugiés palestiniens à Rafah en 1982, elle est L'Insoumise de Gaza à qui l'ex-journaliste de Libération Sélim Nassib a prêté sa plume pour lever le voile sur sa réalité quotidienne. La trentenaire, qui aime viscéralement sa terre natale, signe régulièrement des textes sur l'actualité du Moyen-Orient dans Al-Monitor et n'hésite pas à critiquer ouvertement aussi bien le Hamas que le Fatah, Israël que les États-Unis pour la situation qui prévaut au Moyen-Orient. Et ce, alors qu'elle est la nièce d'un haut gradé des services de sécurité du Hamas.

«Je crois que nos occupants véritables sont nos occupants intérieurs, le Hamas, le Fatah, les partis... puis vient la grande occupation: Israël. On ne peut se défaire de la grande sans d'abord se défaire de la petite. Franchement, nous subissons un siège de l'esprit beaucoup plus important que le siège aux frontières», soutenait avec ferveur Asmaa Alghoul à Sélim Nassib dans un article que ce dernier signait dans le mensuel parisien L'Impossible, en 2012.

Elle persiste et signe, avec la publication de L'Insoumise de Gaza, dans lequel M. Nassib traduit en français ce qu'elle lui a raconté en arabe au gré de leurs échanges - souvent rendus difficiles par les fermetures des frontières depuis leur première rencontre en 2011: ses nuits d'enfant régulièrement visitées par de réels soldats israéliens; l'héritage de ses grands-pères; la corruption et le sort réservé aux femmes à Gaza; ses mariages qui se sont tous deux soldés par des divorces; sa soif d'apprendre et de refuser le joug de l'endoctrinement politique et religieux; ses confrontations avec son oncle Saïd; son besoin d'écrire, de décrire ce qu'elle voit et ressent au quotidien.

Sans réelle surprise, c'est avec celui qui a recueilli les propos d'Asmaa Alghoul qu'une entrevue nous est proposée, et non avec Mme Alghoul elle-même, pour «des raisons de sécurité», a-t-on notamment évoqué du côté de l'éditeur français, Calmann-Lévy. Or, de l'avis de Sélim Nassib, le fait que la trentenaire soit «de la famille d'un dirigeant du Hamas», qu'elle soit aussi connue outre-frontières (elle a reçu le Prix Hellman/Hammett de l'organisme Human Rights Watch en 2010, ainsi que le prix Courage in Journalism de l'International Women's Media Foundation en 2012, entre autres reconnaissances internationales) et qu'elle ait une page Facebook (d'où la photo accompagnant ce texte est tirée) la rendent «plus difficile à éliminer». Ce qui n'empêche pas pour autant M. Nassib  de se dire «inquiet» pour elle.

L'incarnation de toutes les occupations

«Asmaa incarne toutes les oppressions, toutes les occupations possibles. Elle est d'une spontanéité qui n'a rien de calculé, avec tout ce que ça comporte de risques pour elle, d'ailleurs. C'est ce qui m'a le plus ému, du récit qu'elle m'a livré: elle n'a jamais rien prémédité. Elle m'a déjà dit: 'Je suis plus courageuse que moi-même.' Elle est dominée par un sentiment de liberté qui n'a absolument rien de larmoyant», raconte M. Nassib, lui-même né au Liban en 1946, et établi en France depuis le début des années 70.

Joint à Paris, alors que Donald Trump se préparait à prêter serment à titre de nouveau président des États-Unis, l'ancien journaliste ne peut s'empêcher de commenter cette élection, et son possible impact sur le Moyen-Orient. «C'est un jour noir... Cela dit, l'intransigeance de Trump vis-à-vis de la Palestine et son intention de déménager l'ambassade américaine à Jérusalem sont en train de rapprocher le Hamas et le Fatah, de recréer une certaine unité palestinienne...»

Il revient toutefois rapidement à la pertinence de faire entendre cette «voix particulière» d'Asmaa Alghoul dans le contexte actuel.

«Son témoignage, à l'époque où nous vivons, l'inscrit dans le clan des résistants. Elle est pour et avec les gens ordinaires. Le regard qu'elle jette sur cette partie du monde, parce qu'il n'a pas d'intérêts à défendre sinon celui de rendre compte avec lucidité de sa réalité, devient d'autant plus humain et nécessaire.»

Ce qui n'a pas empêché le rédacteur en chef d'Al-Ayyam, journal basé à Ramallah, de refuser l'un des articles d'Asmaa Alghoul, en 2005, alors qu'elle couvrait le retrait unilatéral d'Israël de la bande de Gaza. Sur place, elle a vu des colonies vidées de leurs occupants, complètement détruites. Des colonies où la population de Gaza a cherché à récupérer le moindre fil électrique (pour le cuivre) ou morceau de robinetterie. 

«J'ai écrit un article sur cette pauvre razzia [...] mon rédacteur en chef a refusé de le publier. Il voulait une image fleurie, une libération digne. J'ai fait valoir que la réalité était précisément telle que je la décrivais - il n'a rien voulu entendre», a-t-elle expliqué des années plus tard à Sélim Nassib, qui rapporte aujourd'hui ses propos dans L'Insoumise de Gaza.

M. Nassib et Asmaa Alghoul se sont rencontrés en 2011, au Caire. Tous deux couvraient alors les mouvements du Printemps arabe. 

«C'est dans cette brèche d'espoir que je l'ai entendue pour la première fois. Depuis, le Printemps arabe et ses promesses ont été vaincus, notamment par le régime syrien. Ce reflux a provoqué la crise des réfugiés, qui a entraîné le repli européen comme la montée de l'obscurantisme et du populisme ayant mené à l'élection de Trump... L'émergence de Daech cache un profond malaise parce qu'il part d'un sentiment d'exclusion plus ou moins imaginaire. Il y a 30 ans, le marxisme avait ce même pouvoir d'attraction», soutient le septuagénaire.

Gaza, le mot «repoussoir»

Selon Sélim Nassib, Gaza, de par tout ce que ce mot évoque dans l'esprit du public, est devenu «un repoussoir». «On n'en parle qu'en temps de guerre ou lorsqu'une bombe y fait des victimes», déplore-t-il, notant que la Syrie occupe aujourd'hui l'espace médiatique réservé à cette partie du monde en Occident.

Pourtant, entre les positions pro-Israéliennes ou pro-palestiniennes s'élève la voix d'Asmaa Alghoul, «qui raconte justement comment c'est de vivre là, au jour le jour».

«D'une certaine façon, la parole d'Asmaa est aussi politique qu'elle ne l'est pas du tout, puisqu'elle tombe à bras raccourcis autant sur le Hamas, le Fatah que l'Europe, l'ONU, les États-Unis, les ONG. Personne ne trouve grâce à ses yeux.»

C'est là, dans sa capacité à «ébranler sa sécurité et sa vie personnelle pour prendre une parole libre» que réside ce qu'il y a de plus beau et de plus troublant à la fois chez Asmaa Alghoul, selon lui.

Et c'est de ses mots, que Sélim Nassib a retranscrits le plus fidèlement possible, qu'il espère voir fleurir une «parole de vérité».

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