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Roman sur la possibilité de (re)naître à soi, Écorchée s'inscrit dans le désir de Sara Tilley de renouer avec ses souvenirs d'enfance liés au Grand Nord.

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La notion d'étranger est au coeur du roman de Sara Tilley. À travers son personnage de Teresa, elle évoque le sentiment d'exclusion qu'on peut ressentir au sein d'un groupe, quand on s'installe dans un nouveau coin de pays. L'auteure témoigne aussi de cette curieuse impression de parfois vivre en observateur de sa propre existence, voire carrément en exil de soi.

À 12 ans, Teresa et son jeune frère suivent leur père jusqu'au Nunavut, où il part enseigner. Leur mère reste derrière, à Terre-Neuve: fragilisée par la maladie mentale, elle vit déjà à distance de ses enfants. À Sanikiluaq, sur une petite île de la baie d'Hudson, Teresa tombe amoureuse de Willassie, plus âgé qu'elle. Accepte de se laisser intimider par les unes et les autres dans l'espoir de trouver sa place parmi les jeunes Inuits de la communauté. Cherche le réconfort et des réponses à ses questions dans les classiques littéraires qu'elle dévore, puisant dans Roméo et Juliette ou dans Les Hauts de Hurlevent des références pour se construire un idéal amoureux. 

«J'ai vécu quatre ans à Sanikiluaq [au Nunavut], mais aussi ailleurs dans le Grand Nord jusqu'à la fin de mes études primaires, avant de rentrer à St.John's avec ma famille, raconte Sara Tilley. Comme mes parents ne tenaient pas à parler de ces années-là pour toutes sortes de raisons, et que mon frère était trop jeune pour s'en rappeler autant que moi, c'est devenu un genre de monde secret, un passé enterré...»

L'auteure Sara Tilley... (Courtoisie) - image 2.0

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L'auteure Sara Tilley

Courtoisie

Jusqu'au jour où, des années plus tard, elle s'est laissé convaincre par des amis évoluant dans le milieu artistique de développer les bribes de souvenirs de ce qu'elle avait vécu là-bas remontant à la surface.

«Ces souvenirs passaient par des sensations: le vent soufflant sur la toundra et mon visage; le goût de la viande crue, la première fois que j'en ai mangé... C'est à partir de ce ressenti que le roman a commencé à se déployer», mentionne-t-elle.

Écorchée aura toutefois connu plus d'une vingtaine de versions en quelque huit ans de travail, avant d'être publié en version originale, sous le titre de Skin Room, en 2008.

Car à la voix d'une Teresa à l'aube de l'adolescence et des premiers émois sexuels, Sara Tilley a tendu l'oreille à celle de l'autre Teresa: celle qui, 11 ans après, tout en étant de retour sur son île natale de Terre-Neuve, cherche encore à s'enraciner. Et à aimer de nouveau.

«Teresa est revenue fragmentée du Nord. Elle a perdu contact avec son frère, parle peu avec son père et a tout fait pour oublier ce qui s'est passé à Sanikiluaq», soutient celle qui tient à préciser qu'elle n'a jamais connu de Willassie: «J'étais trop jeune pour ça, quand j'étais là-bas!»

En fait, Teresa se complait dans un «engourdissement» qu'elle entretient en s'étourdissant de fêtes, de musique et d'alcool, entre autres, auprès de personnages flamboyants tels Gay Stevie. Or, entre Mark, artiste et indéfectible ami, et Delith, la serveuse contre laquelle elle frottera ses désirs de femme, ses corps et coeur - qu'elle semble avoir enfouis dans le pergélisol depuis Willassie - se réchauffent.

«À ce moment-là, c'était au début des années 2000, je vivais ma première relation avec une femme et j'en savais bien peu sur la bisexualité. J'étais aussi confuse qu'héroïne par rapport à tout ça. En réalisant que je n'avais jamais rien lu là-dessus dans un roman, auparavant, j'ai décidé de m'inspirer de ce que je découvrais pour peut-être permettre à d'autres jeunes femmes de se reconnaître», confie Sara Tilley.

Deux îles, deux cultures... pas si différentes

Cette dernière a, par ailleurs, vécu la majorité de sa vie sur une île. 

«Je dirais qu'on a plus tendance à noter les gens qui arrivent et qui partent. Il y avait donc plusieurs parallèles à explorer entre Sanikiluaq et St.John's. À quel point peut-on faire confiance aux autres, quand on est étranger, ou quand, à l'inverse, on voit des gens arriver chez soi? Comment s'intégrer?»

Il lui fallait rendre compte de ces microcosmes parfois repliés sur eux-mêmes. Ce qui ne l'a pas empêché de mettre en scène des éléments culturels qui, tout en étant spécifiques aux deux lieux de son roman, se font écho en alternance par le biais des deux voix de Teresa.

«Il aurait été irresponsable de ma part d'édulcorer la réalité. Or, si les jeunes Inuits sniffent de l'essence, à St.John's, il existait un jeu visant à s'étrangler jusqu'à l'évanouissement: la personne qui demeurait inconsciente le plus longtemps gagnait. Chaque culture a donc ses dépendances, ses jeux cruels.»

Sara Tilley a néanmoins eu peur de mal représenter Sanikiluaq, où elle n'est pas retournée depuis l'enfance.

«Jamais je ne me serais cependant permise de signer un roman traitant du Nord d'une perspective inuite! Je l'ai écrit comme l'étrangère qui a voulu s'intégrer que j'ai été.» 

Elle a été rassurée quand des filles avec qui elle était allée à l'école ont communiqué avec elle pour lui dire qu'elles avaient aimé son livre.

La Terre-Neuvienne admet que c'est la réaction des siens qu'elle a crainte le plus. «Ç'a été très dur pour mes parents de me lire. Et même si Écorchée est, à mes yeux, une lettre d'amour à mon frère, je ne suis pas certaine qu'il la lira un jour...»

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