Dans la peau de l'opticien de Lampedusa

Emma-Jane Kirby aux Prix Bayeux-Calvados... (Courtoisie)

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Emma-Jane Kirby aux Prix Bayeux-Calvados

Courtoisie

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Journaliste à la BBC, Emma-Jane Kirby a couvert de nombreux enjeux européens à titre de correspondante à Genève et Paris, notamment. Elle s'attache aujourd'hui à faire entendre, sans la trahir, la voix d'un citoyen italien ayant sauvé la vie de migrants au large de l'île de Lampedusa, entre Malte et la Tunisie. Récit poignant de son immersion auprès de L'opticien de Lampedusa, dont elle raconte avec tact le destin chamboulé un jour, en mer. Pour le transmettre à son tour comme une chaîne humaine consciente et solidaire...

Son livre est une merveille de témoignage à l'actualité brûlante : c'est la confession d'un héros des temps modernes que la journaliste met en récit, faisant revivre au lecteur l'une des tragédies les plus funestes de ce début de siècle.

À Lampedusa, la saison s'étire fin octobre dans la douceur des étés indiens. Les boutiques touristiques entament leurs inventaires, mais les restaurants affichent encore complet.

L'opticien de l'île, son épouse et leurs amis s'apprêtent à effectuer une dernière traversée à bord du Galata, un bateau de plaisance d'une quinzaine de mètres. Les préparatifs vont bon train. En mer, le vent trouble à peine la surface de l'eau. Pêche, baignades et bonne humeur rythment cette première journée de vacances... jusqu'à ce que des cris de mouettes, croient-ils entendre, déchirent la quiétude de la traversée. En s'approchant un peu plus, les passagers pensent distinguer des poissons, puis des formes noires avant de se rendre à l'évidence : le bateau est entouré de corps en détresse. Le Galata se retrouve au coeur d'une agonie collective de centaines de migrants, en pleine noyade.

« Comment faire ? Comment les sauver tous ? » écrit l'auteure en reprenant le témoignage de l'opticien de Lampedusa, qu'elle ne nomme jamais - « j'étais sur le bateau, mais ça aurait pu être vous », lui aurait-il confié en entrevue, sur place.

Emma-Jane Kirby réalisait alors un reportage pour une émission en après-midi de la BBC Radio 4. Le jour du naufrage, le 3 octobre 2013, 47 migrants auront été sauvés, 368 retrouvés morts à moins d'un kilomètre des côtes. 

« J'ai été hantée par cette histoire », partage la journaliste jointe à Londres où elle travaille désormais au siège de la BBC.

À Lampedusa, un fixeur italien la met en relation avec l'opticien dès le lendemain du naufrage. 

« Il était très pudique et discret, il ne donnait pas beaucoup d'interviews, car il ne voulait pas que son histoire alimente le sensationnalisme », se souvient-elle. 

Du journalisme au roman

Récompensée pour son reportage au Prix Bayeux-Calvados destiné aux reporters de guerre, Emma-Jane Kirby accepte alors la proposition de Jeanne Pham Tran, éditrice aux éditions des Équateurs, d'en faire un livre. 

La scène de départ, très forte, décrit le rocambolesque sauvetage en mer. Rédigée à la première personne, elle donne chair au secours apporté aux naufragés, ce qui permet au lecteur de percevoir la réalité à travers les souvenirs et émotions de son héros.      

Ce réalisme de l'observation minuscule, intérieure ou extérieure, est nourri d'une grande expérience journalistique à laquelle Emma-Jane Kirby a eu régulièrement recours, entre ses reportages. 

« J'avais passé un an et demi à raconter des récits de migrants, à la radio, dit-elle. À un moment donné, se pose la question du risque de banaliser la crise, on se demande alors comment de nouveau attirer l'attention sur cet enjeu. » 

La fiction, c'est ce qui fait sa force incomparable, redonne consistance à ce qui pourrait perdre sa réalité dans le flot de l'actualité, reconnaît-elle. 

« Il ne s'agissait pas d'écrire une biographie de l'opticien, mais de se glisser dans sa peau. Nous avons longtemps discuté ensemble, à table, il refaisait les gestes de cette journée pour tirer les naufragés de l'eau. » 

Nul réalisme froid et gratuit, ici, mais un réalisme attentif au monde, accroché à la vie intérieure de ses personnages.  

À travers tous les protagonistes du récit - équipage du Galata et migrants, certes, mais aussi policiers, fossoyeurs, sauveteurs, plongeurs... - le lecteur est amené à s'identifier à l'opticien, du moins à constater qu'il partage avec lui son humanité.   

Davantage que le journalisme ou le documentaire, la fiction, en court-circuitant les préjugés, peut ainsi favoriser la prise de conscience d'une communauté sensible, même éloignée géographiquement.

Tout l'ouvrage tient précisément du progressif « éveil de conscience morale, humanitaire, politique ». Parabole de l'opticien qui finit par nous rendre la vue...

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