Anguille sous roche, d'Ali Zamir ****

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CRITIQUE / Une longue phrase de plus de 300 pages, mais il ne faudrait surtout pas s'en décourager. Au-delà de l'exploit formel, Ali Zamir, écrivain comorien de 27 ans, nous livre un premier roman d'une densité remarquable abordant un sujet brûlant d'actualité: les boat people en détresse.

Aucune récupération littéraire inopportune ici: Anguille sous roche est d'abord un récit initiatique aussi réjouissant que prometteur, bien placé pour remporter le Prix des Cinq continents de la Francophonie, en décembre, après le Prix Senghor.

Anguille n'est pas encore majeure qu'elle déserte déjà son école. La jeune fille préfère lézarder sur la terrasse de sa maison à regarder les pêcheurs partir en mer, surtout Vorace, le plus beau d'entre eux. Assez pour oublier l'emprise étouffante de son père Connaît-Tout et pour embellir un modeste quotidien rythmé des taches ménagères en compagnie de sa soeur jumelle Crotale.

Un jour, Anguille découvre l'amour physique, cet Éden sans rivage qui la transformera en exilée à la dérive. Sa fuite précipitée se nourrit d'un mélange d'amour déçu et de rêves avortés où le déshonneur rejoint l'urgence de se sauver soi-même. Elle veut partir rejoindre Mayotte au plus vite. C'est d'ailleurs en mer, entre la vie et la mort, qu'Anguille nous livre d'un seul souffle le récit en roue libre de son existence - avec virgules mais sans point: «dans ce genre d'aventure il ne peut pas y avoir d'arrêts que ceux qui donnent corps à l'aventure, parce qu'il n'y a même pas de frein,»

Roman d'émancipation remarquable, Anguille sous roche vaut aussi pas sa dimension morale. On y trouve le portrait d'une société comorienne rongée par le culte du paraître et du qu'en-dira-t-on, comparée à un théâtre de masques où les révélations et secrets de famille tombent comme des couperets.

Le style haletant, tendu à se rompre entre l'élégance et la sécheresse, permet au jeune auteur d'imposer la force brute de son narrateur féminin. Mais le personnage principal, c'est peut-être la mer baignant une grande part de son récit, s'imposant d'emblée, élémentaire, amniotique, omniprésente avant d'être menaçante et meurtrière.

Revirement in fine des destins selon un mouvement d'oscillation perpétuelle entre la douleur et la joie. Ici, l'art du conteur, la poésie, les sautes d'humeur, n'y jouent qu'en contrepoint, jamais à rebours de l'urgence de dire le vécu. Admirable.

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