Sauver son âme, mais à quel prix?

L'auteur Deni Ellis Béchard... (Photo Simon Séguin-Bertrand, archives Le Droit)

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L'auteur Deni Ellis Béchard

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Sur fond de jeux de pouvoirs, de néo-colonialisme et de guerre en Afghanistan, Deni Ellis Béchard jette un regard qu'il qualifie lui-même de « très critique » sur l'Occident - les États-Unis en particulier - dans son plus récent roman, Dans l'oeil du soleil.

Discussion avec un homme qui n'a pas peur, ce faisant, de remettre en question l'aspect « messianique » de l'aide étrangère, ni l'idée voulant que performance et violence riment avec masculinité.

« Chacun de mes romans résulte d'un processus de ma pensée sur une question. Cette fois, je me suis interrogé sur la violence masculine, sur la peur immense de ne pas être assez mâle que semblent éprouver les hommes en général, dans une culture de la masculinité qui s'est construite autour de la violence des films d'action et de la notion de performance liée à la pornographie, entre autres », déplore celui à qui l'on doit Vandal Love, Remèdes pour la faim et Des bonobos et des hommes

« Les femmes ont réfléchi ensemble sur l'identité féminine, et continuent de le faire. Nous, les hommes, nous ne l'avons pas encore fait collectivement, si bien que plusieurs, du moment qu'ils se sentent fragilisés dans ce qu'ils croient devoir être, se reconstruisent par le pouvoir du conquérant, en bâtissant leur identité sur la vulnérabilité de la femme », déplore Deni Ellis Béchard, rencontré à Ottawa, en marge du récent Writers Festival.

Dans l'oeil du soleil s'ouvre de manière explosive. Dès les premières pages, trois personnes perdent la vie dans une voiture piégée, à Kaboul. La tragédie, qui survient 10 ans après celle du 11 septembre 2001, secoue la communauté d'expatriés (journalistes, mercenaires, missionnaires, etc.). Une personne tentera de comprendre ce qui a pu mener à l'incident. Et de faire la lumière sur les liens existant entre Clay, Justin et Alexandra, étonnant triangle amoureux dont chaque membre voit sa nature profonde exacerbée par une ville où ses repères volent en éclats.

Illusions messianiques

Lors de son premier séjour en Afghanistan, en 2009, Deni Ellis Béchard a eu la curieuse impression de voir en Kaboul « une ville champignon du Wild West américain » en pleine ruée vers l'or.

« Il y avait tellement d'argent de 'développeurs' étrangers... se souvient-il. Tout le monde, des missionnaires aux mercenaires, débarquaient là avec la prétention - ou plutôt avec l'illusion - de venir sauver les Afghans. En même temps, je sentais que plusieurs étaient là parce qu'ils fuyaient eux-mêmes quelque chose, ou qu'ils étaient perdus et étaient venus dans l'espoir de se retrouver. »

D'où l'idée d'explorer cette notion de (con)quête « messianique » non pas de l'Ouest, mais d'un pays en guerre. Comme si, ayant déjà été « traumatisés » à divers niveaux, ses personnages n'avaient de cesse d'« affronter de nouveaux drames afin de pouvoir regagner le contrôle sur ce qui les a blessés ». 

Chacun a ainsi un rapport plus ou moins avoué et assumé avec la notion de culpabilité.

Alexandra, d'abord, qui pense échapper à la violence et à la pauvreté en perpétuant certains réflexes ancrés dans son lourd passé - dont celui de désirer l'homme alpha de son entourage. « Elle croit arriver à se guérir en s'exposant constamment », soutient Deni Ellis Béchard.

À défaut de pouvoir s'enrôler et d'aller au front, l'idéaliste (et religieux) Justin est pour sa part convaincu d'être investi de la mission de venir en aide à sa manière au peuple afghan. De son côté, Clay, en ex-militaire plus pragmatique mais tout aussi patriotique, y a accepté un contrat en sécurité. 

« C'est facile pour Justin de rêver à la guerre de façon cérébrale... Il fait figure de prophète voulant conquérir par l'esprit. Clay, lui, c'est le cowboy qui tient à être vu comme un véritable Américain. » 

C'est sans oublier Frank, qui a quitté conjointe et contrée, transporté par son désir d'éduquer - et, donc, croit-il, de sauver - les Afghanes, alors qu'il n'a aucune expérience dans le domaine de l'enseignement. 

« Ces hommes veulent tous passer pour un mâle alpha, incluant Frank qui, même s'il ne peut plus prétendre au pouvoir physique à cause de son âge, s'entoure de femmes afghanes et les utilise pour exercer une autre forme de pouvoir. »

Voire de clivage. Car quand tout le monde cherche à affranchir les Afghanes du joug des talibans, cela se fait-il au détriment des jeunes hommes du pays? soulève l'auteur dans l'un des aspects les plus troublants de son roman.

Deni Ellis Béchard met en scène le jeune Idris, qui sert de chauffeur à Frank et Justin, parce qu'il aspire lui aussi à partir étudier à l'étranger pour améliorer son sort. 

« Idris consomme cette image occidentale du succès et du bonheur. Le fameux rêve américain n'est toutefois pas pour tout le monde, et ça inclut les Américains eux-mêmes ! »

Et si, au final, les coupables du pire n'étaient pas ceux que l'on croit ? « On ne peut pas ignorer les conséquences du 11 septembre 2001, mais que fait-on en Afghanistan sinon refuser de regarder ce qui ne tourne pas rond en Occident, sous prétexte d'aider ? Les trois victimes de mon roman ne sont peut-être pas totalement innocentes, en tout cas », conclut Deni Ellis Béchard.

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