Identités assignées à résidence?

« C'est aussi le rôle de l'écrivain de déplaire,... (Courtoisie, Francesca Mantovani)

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« C'est aussi le rôle de l'écrivain de déplaire, voire de susciter la discorde », estime Karine Tuil.

Courtoisie, Francesca Mantovani

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La violence face au désir - et vice-versa. Mais aussi l'identité face à la légitimité dans une société « vulnérable ». Karine Tuil s'est lancée dans l'écriture de L'Insouciance, poussée par une question, hantante : « Peut-on construire son propre bonheur sur le malheur des autres ? » Et parce que pour la Française, « le roman demeure un lieu du débat », elle télescope les destins de trois hommes sur fond de guerre, de passion, de jeux de pouvoir et de perceptions, ainsi que de percutants questionnements identitaires.

« La question de l'identité a toujours été présente dans ce que j'écris, souligne l'auteure de L'Invention de nos vies. Est-on condamné à être quelqu'un, comme si on était assigné à résidence, ou peut-on se réinventer ? On assiste depuis quelques années à des crispations identitaires en France, mais également ailleurs dans le monde. Tous mes personnages cherchent donc à trouver une nouvelle place, alors qu'ils sont constamment renvoyés à leurs origines, car il devient de plus en plus difficile d'échapper au déterminisme, en Europe, en ce moment. »

Or, Karine Tuil croit que ses romans servent justement à raconter les tensions et disfonctionnements du monde dans lequel elle vit. « C'est aussi le rôle de l'écrivain de déplaire, voire de susciter la discorde. »

Romain Roller rentre ravagé par tout ce qu'il a vu et vécu en Afghanistan, où il a perdu plusieurs de ses hommes et de ses illusions sur l'être qu'il est devenu ou pourrait redevenir, de retour auprès de sa femme et de leur fils. « J'avais envie de me pencher sur les effets intimes de la guerre. Tous les soldats que j'ai rencontrés pour ce projet m'ont parlé de leur besoin d'imaginer leur reconstruction. »

La fulgurance de l'attraction que ressent Romain lorsqu'il croise Marion, journaliste et écrivain, permet au lieutenant, aussi démoli que démuni, de croire à une possible réparation de ses corps, coeur et âme. Un espoir qu'il cultive envers et contre tous, y compris sa propre famille et le mari de Marion, François Vély.

Ce dernier, richissime et charismatique homme d'affaires, a beau ne pas se considérer juif, il se retrouve confronté à sa judaïcité, notamment par son propre fils. Tout ça parce que Vély, amateur d'art contemporain, a accepté de poser pour un portrait publié dans un magazine sur une chaise de l'artiste norvégien Bjarne Melgaard au titre éloquent: The Black Woman Chair. Sans penser aux conséquences possibles de son geste. Ni au scandale qui pourrait en découler. Raciste, l'homme d'affaires? « Une telle erreur de communication peut être fatale dans une société où la médiatisation favorise toutes les dérives. Et ce, de plus en plus vite, à cause des médias sociaux, justement », fait valoir Karine Tuil.

Osman Diboula prendra publiquement la défense de Vély. Osman dont les parents ont immigré de la Côté d'Ivoire, qui a oeuvré dans le domaine communautaire, s'est élevé au-dessus de la mêlée lors des émeutes dans les banlieues parisiennes de 2005, si bien qu'il gravite dans les coulisses du pouvoir à l'Élysée. Où sa légitimité n'en est pas moins constamment remise en cause. Le fait d'être Noir lui aurait ouvert des portes qu'il n'aurait pu franchir s'il n'avait pas été au bon endroit, au bon moment, laisse-t-on sous-entendre autour de lui. 

« C'était une façon de questionner la représentation des minorités dans les cercles du pouvoir, qui s'avèrent plus difficiles d'accès quand on vient de milieu défavorisé ou qu'on est Noir, entre autres. »

Dégringolade

Osman fréquente pourtant Sonia (dont Karine Tuil a fait, en contrepartie, « un pur produit de l'élite » intellectuelle et bourgeoise), avec qui il semble former la version française du couple Obama. « On assiste de plus en plus à l'ascension de tels couples de pouvoir et d'influence, qu'ils soient politiques ou artistiques. Cet aspect de notre société de l'image m'interpellait également », soutient Karine Tuil, citant en exemple George Clooney et Amal Alamuddin, ainsi qu'Angelina Jolie et Brad Pitt, malgré leur récente séparation.

Sans fard ni concession, la Française aime saisir la chute, ce « moment où même les puissants peuvent s'effondrer ». Ainsi, elle capte tous ses personnages dans leur vertigineuse dégringolade.

Dans ce livre « assez sombre sur les blessures du monde », la romancière admet avoir toutefois eu « besoin » de raconter le désir entre Romain et Marion. De faire de cette pulsion qui les pousse l'un vers l'autre un « espace de possible reconstruction »... malgré les inévitables pots cassés.

« Car il faut quand même briser cette idée utopique, idéalisée, de l'amour pur qui ne fait pas de dommages collatéraux », conclut-elle, lucide sur tous les fronts.

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