Corneille: faire la paix avec soi-même

Né en Allemagne, survivant du génocide rwandais et Québécois d'adoption,... (Archives, La Presse)

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Né en Allemagne, survivant du génocide rwandais et Québécois d'adoption, Corneille revient de loin. À l'aube de la quarantaine, l'auteur-compositeur-interprète règle ses comptes avec ses morts, ses peurs et la notoriété. Entrevue avec un homme qui est aujourd'hui arrivé à faire la paix avec son passé pour mieux se questionner sur sa négrité, réévaluer son rôle d'artiste et s'écrire au présent dans Là où le soleil disparaît.

« C'est ce qui s'avère le plus dur de l'expérience humaine : rassembler tous les morceaux de qui on est pour se voir tel qu'on est vraiment... parce que tout nous définit, le meilleur comme le pire », fait sereinement valoir Corneille, joint à Montréal cette semaine.

Ainsi, il a d'abord chanté comment il a fui le Rwanda, où toute sa famille a été violemment éliminée tandis qu'il avait réussi à se cacher derrière un sofa, pour se retrouver Seul au monde

Dans son autobiographie, le trentenaire relate sans fard les événements qui l'ont façonné, traque ses souvenirs dans les moindres replis de sa mémoire, évoque comment ses premières mélodies sont nées pendant qu'il tentait de sauver sa peau en traversant le pays de ses ancêtres mis à feu et à sang.

«C'est la part mystique de la création d'une chanson, explique sobrement l'auteur-compositeur-interprète. Certaines des mélodies de mon premier disque sont remontées à la surface, intactes, des années plus tard... Peut-être que ces airs que je fredonnais pendant ma fuite photographiaient ce que voyais ; que c'était ma façon d'archiver tout ça, de protéger ma mémoire, en composant la bande sonore de mon parcours...»

Dans ces pages où il décrit les semaines d'angoisse et d'horreur passées à marcher pour atteindre le camp de réfugiés de Goma, au Zaïre voisin (aujourd'hui la République démocratique du Congo), Corneille témoigne du réflexe qu'il avait à l'époque - et qu'il a encore aujourd'hui, lorsqu'il est stressé - de gonfler ses narines, afin de passer pour un Hutu aux postes de contrôle. Il mentionne également  ce soldat qui, convaincu que le garçon se ferait abattre au prochain barrage, l'a laissé passer en lui lançant nonchalamment un glaçant « J'ai vraiment trop tué aujourd'hui, je suis fatigué... ».

Convoquer le fils et le père...

S'il convoque souvent l'image de son fils Merik pour lui donner la force de revisiter cette tragique nuit du 15 avril 1994 où il a perdu son père, sa mère, ses deux frères et sa petite soeur, Corneille a également eu besoin de la 'présence' de son père pour mener à terme son projet d'écriture.

« Il intervient surtout lorsque j'aborde des sujets délicats, comme celui de l'utilisation du mot 'nègre' par exemple (voir encadré). Je m'en sers comme contrepoids, pour refléter les croyances que je n'assume pas totalement, étant donné que j'ai peu de certitudes dans la vie. »

Par-delà le rôle d'avocat du diable qu'il lui fait tenir quand il traite de thèmes « trop gros pour en parler tout seul », Corneille ne cache pas non plus qu'il a « ressuscité » son père pour lui exprimer sa colère, notamment concernant son inaction face aux tout premiers signes laissant présager le massacre des siens (son paternel avait notamment été victime d'un « accident » de voiture commandité). 

« Le mari et le fils que je suis devenu se rend maintenant compte de la complexité de l'âge adulte. Je suis aujourd'hui plus conciliant par rapport à mon père et à ses décisions. »

... par l'amour de Sofia

« L'écriture de mon histoire m'a mené à conclure que je devais le meilleur de ma vie au pire de mon existence », confie-t-il d'entrée de jeu dans Là où le soleil disparaît.

Car marcher vers l'Ouest l'a lentement mais sûrement mené vers le Québec puis vers son nouveau pays: Sofia, la femme qu'il aime. Avec elle - ils sont mariés depuis 2006 - il a fondé sa nouvelle famille, composée de Merik et Mila.

« Je l'ai rencontrée au sommet de ma gloire [lors du tournage du clip de sa pièce Ensemble] et il y a eu un choc entre le showbiz et la vraie vie », se souvient-il.

Ainsi, pour la première fois depuis très longtemps, Corneille désirait « quelque chose très, très profondément » alors que cette même chose le tétanisait.

« Je ne voulais pas croire à un bonheur qui pourrait une fois de plus m'être arraché. En même temps, j'avais besoin de cet amour, de son amour à elle, parce que c'était Sofia qui me donnait le goût de m'attacher de nouveau à la vie. »

Grâce à Sofia de Medeiros, Corneille a renoué avec l'amour, y compris celui des siens. À ses côtés, et fort de la présence de leurs enfants, le trentenaire a trouvé le courage de se livrer. Comme cette main ouverte et tendue vers l'autre qu'il a un jour - « par esprit de rébellion », dit-il  - présentée aux fans au lieu de signer des autographes ou de se faire prendre en photo.

« Le succès m'isolait et me sortait du cours normal des choses. Le seul moyen que j'avais trouvé pour contrecarrer ça, à l'époque, c'était de rejeter les gestes qu'on attend d'une vedette, des habitudes qui ne permettent pas la vraie rencontre, le véritable contact entre deux personnes. »

Cette « peur de l'autre, si présente dans le discours ambiant », cette crainte de se rendre vulnérable, Corneille a dû l'affronter lorsqu'il est tombé amoureux de Sofia. Il a d'abord fanfaronné, s'inventant des relations avec d'autres femmes qui n'auraient pas été teintées par les attouchements de sa tante préférée alors qu'il avait à peine six ans et demi. Jusqu'à ce qu'il comprenne qu'il n'avait d'autre choix que de se mettre à nu pour que Sofia reste.

Et parce qu'être dans la lumière, d'évoluer dans l'oeil du public, fait partie des morceaux qui le composent, Corneille a dû trouver une manière de se livrer en toute transparence pour que ledit public le voit aussi pour qui il est.

« On ne peut être en représentation toute sa vie et je n'ai pas envie de laisser le personnage prendre toute la place, de peur que la personne derrière le personnage ne soit plus assez : si on me rejette, je veux qu'on rejette un homme vrai. »

Un homme qui a assurément renouvelé sa passion pour les mots, à travers ce projet. «Je sais maintenant que j'ai le potentiel de m'épanouir encore plus en tant qu'homme et créateur par l'écriture d'autres choses que des chansons. C'est peut-être le début d'une nouvelle étape pour moi, qui sait ? » soulève joyeusement Corneille. Avant de préciser du même souffle qu'il n'a pas l'intention d'arrêter de faire de la musique pour autant.

Dialogues nécessaires autour de la négrité

«Le mot nègre est porteur de toute la complexité d'être noir, aujourd'hui. En France, les gens disent 'Black' pour éviter le mot Noir. Ça va mal, quand on emprunte à l'anglais un terme pour désigner une partie de sa population! On a subi l'injustice de l'esclavage et du colonialisme, et là, on subit celle de devoir s'appeler autrement justement parce qu'on a été victimes de ces injustices. Il faut en parler!»

Dans son autobiographie, Corneille revendique clairement le droit d'utiliser le mot nègre «comme Dany Laferrière, qui l'utilise sans gêne». Et de vivre comme tel. Par des dialogues dans lesquels le chanteur redonne voix à son père, intellectuel, ingénieur et politicien mort lors du génocide rwandais, il raconte les origines du mot, réfléchit sur son envie de «ne plus vivre [s]a négrité comme un handicap».

«J'ai longtemps vécu en pensant naïvement qu'être noir avait eu peu d'incidence dans mon expérience quotidienne d'être humain. Entre autres parce qu'en arrivant au Québec à 20 ans [en 1997], j'avais plus besoin de survivre et de me reconstruire que de réfléchir à cette question. Or, être noir a orienté tout mon chemin, car j'ai dû reconnaître la souffrance que nous portons tous à cause d'une histoire malheureusement teintée de la douleur de l'esclavage et de son petit-fils, le colonialisme, et ce, même si je ne suis plus le même noir que j'ai été en Afrique du simple fait que j'ai replanté mes racines à Montréal.»

Corneille ne s'étonne pas outre mesure que les journalistes en France (où son autobiographie a d'abord été lancée) n'ait pas abordé cet aspect de son livre dans leurs textes. «Tout ce qui a trait à l'identité, là-bas, surtout à la veille d'une élection et avec tout ce qu'on voit sur les migrants, entre autres, est une polémique potentielle dont on se tient loin.»

Il se garde donc de caresser l'espoir - «le seul espoir dangereux» selon lui - de changer quoi que ce soit par ses propos.

«Je voudrais qu'on dépasse nos tragédies. C'est du moins ce que j'ai essayé de faire avec la mienne. Et si un dialogue s'ensuivait, en lien avec ce que j'ai écrit, j'aurais au moins la satisfaction de me sentir compris.»

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