Imbolo Mbue, ou vouloir (s')appartenir

Camerounaise d'origine et New-Yorkaise d'adoption, Imbolo Mbue incarne à sa... (Courtoisie, Kiriko Sano)

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Courtoisie, Kiriko Sano

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Camerounaise d'origine et New-Yorkaise d'adoption, Imbolo Mbue incarne à sa manière le rêve américain. Arrivée aux États-Unis à 17 ans pour étudier, elle a perdu son emploi dans la foulée de la chute de Lehman Brothers. S'est mise à écrire ce qui est devenu un tel buzz dans le milieu de l'édition que Random House a déboursé 1 million $ pour son manuscrit de Voici venir les rêveurs en 2014. Entrevue avec une auteure qui votera pour la première fois en tant que citoyenne américaine lors des prochaines présidentielles.

« Je ne sais pas encore pour qui je vais voter, mais je crois qu'on entretient beaucoup la peur de l'autre, de l'immigrant notamment, en ce moment. Or, la peur ne fait pas partie du rêve américain. Les États-Unis sont devenus grands justement parce que ses citoyens y vivaient sans peur ! » soutient avec ferveur Imbolo Mbue.

Elle s'anime, s'émeut en racontant comment elle a reçu les images du premier ministre Justin Trudeau accueillant les premiers réfugiés syriens à leur arrivée en sol canadien, en décembre dernier.

« Il ne leur a pas dit: 'Bienvenue chez nous'. Il les a salués en leur disant: 'Vous êtes maintenant chez vous'. J'ai pleuré à chaudes larmes en entendant ça. Quel message puissant! Quelle façon extraordinaire d'accueillir quelqu'un ! »

Si ce moment l'a tant touchée, c'est parce que Voici venir les rêveurs s'avère justement, a-t-elle réalisé après coup, un roman sur le sentiment d'appartenance. Sur cette quête d'un chez-soi qui corresponde à qui l'on est, aux aspirations qu'on a pour soi et les siens. Mais aussi sur ce besoin de s'appartenir en propre.

Jende Jonga quitte son petit village de Limbé parce qu'il rêve d'un avenir meilleur pour lui, sa femme Neni et leur fils Liomi. Il est convaincu que seuls les États-Unis peuvent leur permettre d'atteindre leur plein potentiel. Jende devient le chauffeur de Clark Edwards, riche directeur travaillant chez Lehman Brothers. L'immigrant transporte aussi Cindy, la femme de l'homme d'affaires, ainsi que Vince et Mighty, leurs fils.

Les premiers joignent tant bien que mal les deux bouts dans leur minuscule appartement de Harlem où il fait toutefois bon vivre. Les seconds possèdent tout le confort matériel nécessaire pour atténuer l'inconfort de leurs solitudes. Jusqu'à ce que leur monde s'écroule, quand éclatera la crise des subprimes... « En cours d'écriture, j'ai réalisé que les deux familles vivaient les mêmes peurs et espoirs, et menaient les mêmes batailles quotidiennes, malgré tout ce qui peut les séparer à première vue », explique l'auteure.

Entre les Jonga et les Edwards se tissent donc des liens. Se taisent des secrets et trahisons lourds de conséquences. Se disent également des vérités cruelles. Car si Jende semble filer le parfait bonheur avec Neni, Clark, lui, semble ignorer le mal-être de Cindy et ne pas s'intéresser à ses garçons...

Les images peuvent souvent être trompeuses, pour peu qu'on les gratte comme Imbolo Mbue le fait.

« J'ai grandi dans une culture où le sens de la famille et de la communauté est très développé et valorisé. Je n'avais jamais vécu l'individualisme avant. D'ailleurs, j'ai vu mes premiers sans-abris aux États-Unis », mentionne-t-elle.

Il n'était toutefois pas question pour elle d'opposer les Edwards et les Jonga en en faisant des représentants caricaturés de leurs réalités et classe sociale respectives. Au contraire, ils apprennent les uns des autres. Le meilleur comme le pire.

« Chaque famille poursuit son rêve américain à sa manière, souligne l'auteure. L'une ne vaut pas nécessairement mieux que l'autre. En fait, il faudrait qu'ils trouvent tous un juste milieu ! »

Derrière la façade

Certes, Imbolo Mbue s'identifie a priori beaucoup plus à Jende et Neni, puisqu'ils viennent de Limbé, son village natal. Cela ne l'empêche pas de se reconnaître aussi dans certains traits de personnalité ou comportements de Cindy, par exemple.

« Je me suis questionnée sur ce qui pouvait se cacher derrière une femme telle que Cindy. Je l'ai imaginée née d'une mère qui n'a jamais vraiment voulu d'elle et grandissant dans une grande pauvreté avant d'épouser Clark. Je n'ai pas connu une enfance malheureuse comme la sienne, mais je peux comprendre son désir de se sortir de la misère et de ne jamais vouloir retourner en arrière ! »

Imbolo Mbue est aujourd'hui arrivée à l'âge où elle peut dire qu'elle a vécu aussi longtemps au Cameroun qu'aux États-Unis. 

« J'ai vécu dans toutes les conditions possibles, depuis mon arrivée en Amérique, y compris avec 10$ en poche pour manger pendant une semaine... Je connais des amis qui font face à la déportation et j'ai déjà souhaité travailler à Wall Street parce que ce milieu me fascine. Si j'ai conservé l'empathie camerounaise de mes ancêtres, je sais aussi que ma manière de penser et de questionner le monde s'est beaucoup américanisée », fait valoir en riant celle qui peut « au moins payer [s]es factures maintenant ».

Elle se réjouit surtout de se sentir chez elle dans ce New York qu'elle compare à une jungle et où elle s'étonne encore d'avoir réussi à survivre depuis 10 ans.

« Pour la première fois depuis que j'ai mis les pieds aux États-Unis, je ne me pose plus de question, toutefois: je suis chez moi, à New York. Ne serait-ce que parce que je peux y être différente sans qu'on me le remette constamment sous le nez ! » clame-t-elle gaiement.

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