Il/Elle s'appelait Larry/Leticia

Simon Boulerice... (Archives, La Presse)

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Simon Boulerice

Archives, La Presse

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Simon Boulerice était en tournée de théâtre jeune public en France quand la mort de Larry King a fait les manchettes. «J'ai d'abord pensé qu'il s'agissait de l'animateur de télé», confie-t-il. Mais le 15 février 2008, c'est plutôt Larry Fobes King, un adolescent atteint de deux balles tirées à bout portant par le garçon à qui il avait déclaré son amour quelques jours plus tôt, qui venait de décéder. Parce que Larry voulait aussi se faire appeler Leticia.

« L'idée d'écrire au sujet de Larry/Leticia m'a vite obsédé. Parce qu'il/elle n'était pas une victime tel qu'on l'entend: Larry choquait par son côté flamboyant et en réclamant qu'on l'appelle Leticia. Sa manière d'assumer ce qu'il/elle était confrontait évidemment les autres garçons à leur virilité », raconte l'écrivain, dramaturge, comédien et metteur en scène.

Lisant compulsivement tout ce qu'il pouvait trouver sur l'histoire de Lawrence Fobes King, l'homme de théâtre a d'abord tenté d'en faire une adaptation pour les planches, en transposant la trame dans un contexte québécois. « Mais ça ne sortait tout simplement pas. Ça sonnait faux, forcé, notamment parce que le port d'arme n'est pas dans notre ADN comme dans celui des Américains », explique-t-il.

Le déclic s'est toutefois produit quand, quelque cinq ans plus tard, l'auteur s'est rendu à Oxnard, en Californie, sur les lieux de la tragédie. Il y a notamment visité l'école secondaire que fréquentaient Larry/Leticia et son meurtrier, Brandon McInerney. Il a pris moult photos pour s'imprégner des lieux, s'est documenté sur les gens ayant vécu le drame. Bref, il a fait du « journalisme émotif », comme il dit, pour mieux se glisser dans la peau, la tête et le coeur de Larry/Leticia, s'adressant à son bourreau et racontant au « je » comment ils en sont arrivés au drame.

Quête d'absolu

Simon Boulerice ne cache pas que les liens qu'il a alors concrètement pu tisser entre la réalité de Larry/Leticia et la sienne y sont pour beaucoup.

« Moi aussi, j'ai grandi au sein d'une petite ville en milieu rural, entourée de champs de fraises cultivés, et où le clivage riches-pauvres était marqué, visible. Ado, je chantais du Whitney Houston pour me libérer du poids de la censure; Larry, lui, chantait du Céline Dion avec sa mère », évoque-t-il.

«Et puis, j'ai repensé à mes amours interdites du secondaire...» ajoute le trentenaire, qui ne fait pas un secret de son homosexualité.

Et c'est justement à cette quintessence du désir sensuel, de cette « attraction que Larry/Leticia ressent face à Brandon, et qu'il/elle prend pour de l'amour » que Simon Boulerice a voulu donné corps, voix et âme.

« Oui, il est question d'homophobie et de transphobie dans mon roman. Mais je voulais surtout parler de l'amour à 14, 15 ans. À l'adolescence, l'amour relève de l'absolu. Un absolu souvent purement physique. »

Larry, désaimé de son noyau familial reconstitué, rejeté par son père adoptif, se sent de moins en moins à l'aise dans ce corps qui ne correspond pas à ses pulsions et ambitions. En déficit d'affection et d'attention, en pleine quête identitaire, Larry/Leticia est en période de construction, de métamorphose. Leticia, elle, ose d'ailleurs de plus en plus sortir de son cocon et s'exprimer, d'abord en se maquillant, ensuite en revêtant des jupes. Elle ose surtout clamer haut et fort son amour à Brandon, tout juste avant la Saint-Valentin, provoquant du même souffle l'irréparable.

« Quand j'écris, je le fais toujours avec un souci d'honnêteté par rapport à comment je vois la vie. Dans L'Enfant mascara, j'ai fait remonter à la surface mes pulsions interdites, des désirs que j'ai refoulés bien plus que Larry, d'ailleurs... » confie l'auteur sans gêne ni fausse pudeur.

Car Larry était décomplexé, entier dans sa volonté d'être accepté et de vivre en tant que Leticia. Et si certains étaient prêts à faire une place à Leticia (dont sa meilleure amie), plusieurs l'acceptaient beaucoup plus difficilement.

« Il voulait prendre la place qu'on lui refusait », fait valoir Simon Boulerice.

Dans son roman, ce dernier se questionne donc, par la bande, sur la gestion en milieu scolaire de la violence de certains élèves face au comportement de Larry/Leticia.

« En 2007, quand Larry a commencé à se maquiller, il a provoqué un réel malaise. Parce que le flou angoisse plus les gens que l'homosexualité affirmée, selon moi. Depuis, on a heureusement fait des pas de géant ! »

Cela dit, l'écrivain se défend bien de vouloir faire la morale à qui que ce soit ou de s'être investi de la mission de faire sauter tous les tabous autour de l'identité sexuelle.

« Ma seule mission, c'est de parler des sujets qui m'interpellent au point de m'obséder. D'ailleurs, le seul moment où je m'ajuste à mon lectorat, c'est quand j'écris pour les tout-petits. Je ne me censure pas lorsque je m'adresse aux ados. »

Simon Boulerice a toutefois tenu à ce que L'Enfant mascara soit publié dans la section jeunesse chez Leméac, parce qu'il veut « absolument » que les adolescents comprennent qu'il a écrit cette histoire « pour eux » d'abord et avant tout. « Pour moi, il est important que ce roman soit lu au secondaire ! » lance celui qui ne rechignerait évidemment pas si les parents le lisaient aussi. 

L'auteur publie aussi quasi simultanément, aux Éditions de ta mère, son roman par poèmes Géocaliser l'amour, qui traite des applications de rencontres Grinder et Tinder.

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