Courir pour survivre

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Keita court. S'il l'a déjà fait en rêvant de porter un jour les couleurs du Zantoroland aux Olympiques, le jeune homme le fait aujourd'hui pour rester en vie, puisqu'il a dû fuir son pays déchiré par les tensions génocidaires exacerbées par le nouveau gouvernement en place. Réfugié à Libertude, il veut toujours gagner des courses de fond, mais cette fois dans l'espoir de sauver sa peau et la famille qu'il lui reste.

« Il est difficile d'imaginer les peurs, les aspirations et l'humanité de milliers de réfugiés. Comme on imagine mal le quotidien de tous les sans-papiers, les pressions qu'ils vivent sans pouvoir avoir recours à de l'aide... » déclare Lawrence Hill, dans un français joliment teinté de son accent anglophone.

C'est pour cette raison qu'il a imaginé Keita: pour donner « un visage, un nom, un corps » à un Sans-Papiers. Car son héros a beau courir affublé d'un dossard émis au nom d'un autre (derrière lequel il tente de cacher sa véritable identité pour des raisons de sécurité), Keita n'en est pas un numéro pour autant. Il incarne une dure réalité. 

« Accepter l'humanité de ces hommes, femmes et enfants qui fuient leur pays d'origine au risque de mourir dans la Méditerranée, ça nous force à agir, à leur venir en aide, individuellement, collectivement, politiquement », renchérit l'Ontarien.

Contrairement à Aminata, dont l'action se déroulait au Canada, entre autres, Lawrence Hill a cette fois délibérément créé le Zantoroland et Libertude. Deux îles qu'il a positionnées dans l'océan Indien, entre l'Australie, l'Inde et le continent africain.

Déporter les réfugiés...

«J'ai choisi des lieux utopiques parce que je ne voulais pas que le lecteur passe son temps à comparer les décisions du gouvernement de Libertude, porté au pouvoir sur la promesse de déporter les réfugiés, avec celles des élus en place ici, en France, aux États-Unis ou ailleurs», fait valoir l'écrivain établi dans la région torontoise.

Du coup, le Zantoroland et Libertude pourraient tout aussi bien être le Rwanda, l'Afrique du Sud ou toute autre contrée où un génocide a eu lieu, où la discrimination raciale a été érigée en système tel l'apartheid.

Et la Petite Afrique, qui s'est greffée à la capitale de Libertude et où Keita se réfugie en quête d'anonymat, n'est pas sans évoquer les favelas de Rio, ou encore n'importe quel bidonville jouxtant une quelconque capitale nantie d'un pays défavorisé. Des lieux propices à la solidarité autant qu'aux petites et grandes magouilles.

... ou les exploiter?

C'est d'ailleurs sur cette Petite Afrique, où « ses » pauvres s'entassent dans des conteneurs, que règne Lula, l'un des personnages les plus complexes du roman.

« Je me suis toujours intéressé aux êtres ambigus, qui ne sont ni anges, ni diables. Lula est un bel exemple de ça: elle est capable de faire chanter, voire d'assassiner quelqu'un, pour défendre sa communauté. Ces gens n'auraient ni eau ni logements sans elle, mais ils sont conscients qu'elle les exploite et les maintient dans la peur, en retour de ses faveurs... »

Il y a Viola, également: journaliste frondeuse,  lesbienne et se déplaçant en fauteuil roulant, elle refuse farouchement d'être étiquetée par ses orientation sexuelle et handicap. Ou d'être menacée à cause d'eux.

« Elle aussi a connu la pauvreté et s'en est sortie. Viola fait partie de ces personnes qui, une fois extirpées de leur milieu, foncent sans jamais plus regarder en arrière. Elle est du genre tenace et j'aime sa grande gueule, comme vous dites! »

Au final, si Lawrence Hill a fait de Keita un marathonien, ce n'est pas un hasard non plus. L'auteur est lui-même un coureur de longues distances - bien que « par plaisir seulement», tient-il à préciser en riant doucement.

« J'ai participé à tant de courses que je connais cependant bien la réalité des coureurs africains qui cherchent à gagner ainsi de l'argent pour améliorer leur sort. »

Ou pour, comme Keita, se sortir du piège tendu par Hamm, entraîneur sans scrupule qui n'hésite pas à lui voler son passeport pour empêcher le coureur de lui faire faux-bond une fois ce dernier rendu à Libertude...

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