La mémoire et le chaos

Une pandémie de grippe a décimé la planète. Toronto et ses alentours... (Courtoisie Dese'Rae L. Stage)

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Courtoisie Dese'Rae L. Stage

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Une pandémie de grippe a décimé la planète. Toronto et ses alentours transformés en monde post-apocalyptique. Une caravane humaine jouant de la musique et du Shakespeare dans l'espoir de semer un peu de bonheur autour d'eux. Un aéroport devenu le musée d'une civilisation disparue. Et un nouveau prophète faisant régner peur, violence et obscurantisme. Couronné du prestigieux Prix Arthur C. Clarke, Station Eleven est aujourd'hui traduit en français. Entrevue en cinq actes avec son auteure, la Canadienne Emily St. John Mandel.

Acte 1 : Un futur au passé décomposé

En lever de rideau, il y avait, pour Emily St. John Mandel, « la mort et le parcours d'Arthur » Leander en guise de trame de fond.

Comédien ayant connu ses heures de gloire et multiplié les mariages, il s'effondre d'entrée de jeu, en pleine représentation du Roi Lear, sur une scène torontoise. Il meurt juste avant que la grippe meurtrière n'atteigne la Ville Reine. Avant qu'il n'y ait plus de carburant pour faire rouler les voitures, voler les avions ou voguer les navires. Que les épiceries aient été vidées de toute denrée. Que l'électricité ne soit plus qu'un souvenir pour les survivants et une utopie pour la « nouvelle » génération. Et avant que la petite Kirsten, qui tenait aussi un rôle dans Le Roi Lear, joigne les rangs de la Symphonie itinérante. 

Quelque 20 ans plus tard, elle sillonne encore avec ces saltimbanques les routes dévastées pour donner des spectacles dans les petites communautés disséminées sur les rives des lacs Huron et Michigan, et plus ou moins repliées sur elles-mêmes.

« Je souhaitais traiter du monde moderne et je me suis dit qu'une manière intéressante de le faire était d'écrire sur son absence. »

Acte 2 : Affaire de mémoire

Ainsi, Clark expose divers artefacts (dont des ordinateurs et téléphones intelligents rendus inutilisables faute d'électricité), dans son Musée de la civilisation, en plein aéroport devenu le refuge d'une poignée de survivants, afin de témoigner d'« avant ». 

Kirsten, elle, tente plutôt d'oublier ses périlleuses premières années sur la route pour essayer de mieux vivre au présent.

« Les personnages qui se sont le plus sereinement adaptés au nouveau monde sont certes ceux qui ont le moins de souvenirs ou qui sont nés après la catastrophe », admet l'auteure.

Dès lors, est-il nécessaire, voire souhaitable, d'enseigner l'histoire, de rappeler ce qui a été, si cela rend malheureuse sa fille de 10 ans née après la catastrophe? soulève l'un de ses personnages.

« Cette idée m'interpellait : celle voulant que plus on se souvient, plus on éprouve un sentiment de perte exacerbé, notamment lors de la disparition subite d'une civilisation, confie l'auteure. C'est pourquoi, bien qu'il m'apparaisse essentiel d'enseigner et de comprendre l'histoire pour éviter de répéter les erreurs du passé, j'ai quand même voulu réfléchir sur la pertinence du devoir de mémoire dans un contexte tel que celui de mon roman.»

Acte 3 : la BD de Miranda

La fameuse Station Eleven du titre est l'oeuvre graphique de Miranda, l'une des épouses d'Arthur. Visuellement, sa BD n'est pas sans faire un clin d'oeil à la petite île au large de Vancouver où Miranda et Arthur ont grandi à l'instar d'Emily St. John Mandel (et qui leur fait apprécier l'anonymat de Toronto par la suite... à tous les trois). Ce décor fait surtout écho au monde post-apocalyptique développé parallèlement par l'auteure.

« Pour moi, le roman graphique n'était a priori qu'une façon de tenir Miranda occupée à un travail intéressant. Ce n'est qu'après avoir terminé la première ébauche du roman que j'ai noté les liens entre les mondes du Dr Eleven de la BD et de mon histoire. J'ai donc décidé d'utiliser les comics de Miranda pour rendre plus intense l'ambiance aliénante de mon roman. »

Or, sa BD survivra à Miranda. Non seulement Kirsten a toujours en sa possession les deux volumes de la précieuse bande dessinée, deux décennies après en avoir hérité, mais le jeune Tyler aussi l'a lue et relue...

Acte 4 : de belles paroles

Comme l'humain aura « toujours besoin de trouver des réponses » à ses questions existentielles pour appréhender le monde, Tyler émerge dans le roman en tant que figure charismatique, entretenant la ferveur de ses ouailles à grands coups d'extraits choisis dans la Bible... et dans les comics de Miranda. Emily St. John Mandel y voit l'incarnation de la peur viscérale que certains éprouvent face à l'incompréhensible.

« L'être humain est terrifié par le chaos. Certains trouvent ainsi facilement réconfort dans la croyance que tout drame est causé pour une raison, selon un 'plan divin'. Pour eux, c'est moins angoissant que d'en accepter l'aspect aléatoire, ce qui les rend plus vulnérables aux propos des leaders sectaires. »

« L'homme peut justifier à peu près n'importe quoi en jouant sur les craintes et les croyances des gens, renchérit-elle. J'ose croire qu'un jour, l'intégrisme n'aura plus d'emprise sur le monde, mais je ne peux pas dire que je suis particulièrement optimiste par les temps qui courent. »

Acte 5 : la place de l'art

En contrepoids, la Symphonie itinérante propage donc musique et théâtre là où la caravane s'arrête. Pour divertir, toucher, faire réfléchir le public. Sur les flancs d'une roulotte, Emily St. John Mandel a justement fait peindre par un des membres du groupe une citation empruntée à Star Trek: Voyager. « Parce que survivre ne suffit pas. »

« Il s'agit pour moi d'une manière élégante d'exprimer une vérité en laquelle je crois profondément: que l'être humain désirera toujours plus que seulement manger, boire et se loger, et que c'est justement pour ça que l'art existe. »

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