Jeux de miroirs et liens de sang gémellaires

Annie-Claude Thériault... (Courtoisie, Sarah Scott)

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Annie-Claude Thériault

Courtoisie, Sarah Scott

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Ç'a d'abord été une nouvelle, L'Abattoir, couronnée du Prix de la nouvelle Radio-Canada en 2015. Annie-Claude Thériault en a étoffé la matière et la trame pour en faire son deuxième roman. Les filles de l'Allemand, ce sont Rose et Marguerite. Des jumelles. Dont l'une sera vendue à un cirque ambulant par son père. Deux générations plus tard, une nouvelle paire de jumelles verra le jour au sein de la famille. Parce que même le pire peut parfois faire naître le meilleur.

À la base, il y avait cette histoire remontant au début du siècle dernier, que sa famille acadienne lui avait déjà racontée à moult reprises: celle d'une vraie jumelle du Nouveau-Brunswick, Lucie Léger, vendue à l'âge de six ans par son père adoptif et retrouvée 10 ans plus tard à Berlin, aux États-Unis, où elle se prostituait.

Pour les besoins de sa cause, Annie-Claude Thériault a rebaptisé Lucie Marguerite. A fait de sa soeur Élizabeth son héroïne prénommée Rose. Leur a inventé des trajectoires fictives en leur donnant, en cours d'écriture, un véritable Allemand pour père.

« À partir de Rose et Marguerite, j'avais une idée précise en tête : je voulais développer le thème des doubles », mentionne la Gatinoise de 37 ans, aujourd'hui établie à Montréal.

D'où la naissance de Lily et Émy dans son imaginaire. Et d'un autre jeu de miroirs entre la capitale allemande et le village du même nom situé dans le New Hampshire.

« Parallèlement, mes oncles continuaient à me nourrir de toutes sortes d'histoires, relate l'auteure. C'est à ce moment-là qu'ils m'ont parlé du sous-marin allemand qui s'est installé dans la baie des Chaleurs, en Gaspésie, pour y attendre un prisonnier allemand en fuite. »

Et qui lui permettra, par le biais de la fiction, de ramener au Nouveau-Brunswick le « père » de Rose et Marguerite: l'officier Werner Alfred Waldemar von Janowski, qui a bel et bien existé. Auquel elle a donné un reflet: Léon, l'«oncle» des jumelles Lily et Émy.

Puis, comme Annie-Claude Thériault cherchait toujours un lieu pour fixer l'action de son roman en Acadie, l'un de ses oncles lui a suggéré une petite ville au nom charmant: Lavillette. Qui a son pendant français: la Villette, aujourd'hui l'un des plus grands parcs de Paris. Où il y avait encore à l'époque un abattoir. C'est donc dans ledit abattoir que la Québécoise enverra travailler comme espion Louis Hébert, le mari de Rose, pendant la Deuxième Guerre.

« Tous les doubles sont alors tombés en place ! » clame celle à qui on doit aussi Quelque chose comme une odeur de printemps (Éditions David, 2012).

Pour qu'ils soient pleinement crédibles, elle a écouté Vian et lu Zola sur l'abattoir de la Villette. Consulté le carnet de charge de son grand-père, alors qu'il était au front. Fouillé dans les archives photographiques des images de cirques ambulants.

« C'est quand même étonnant de voir des photos d'éléphants au beau milieu du Nouveau-Brunswick au début des années 1900! Les cirques faisaient assurément l'événement quand ils arrivaient en ville! Ils avaient leur train, leur chapiteau, faisaient des tournées aux États-Unis... Ils attiraient aussi les gitans. C'est d'ailleurs eux qui ont été accusés d'avoir 'volé' Lucie Léger, à l'époque. Je n'en revenais pas de réaliser qu'on avait ce rapport-là aux gitans, ici, au Nouveau-Brunswick, dans ces années-là... »

Annie-Claude Thériault s'est donc abreuvée à l'Histoire pour ensuite s'en détacher et raconter celle de ses personnages. Ainsi, grâce aux fascinants jeux de miroirs déployés, Les filles de l'Allemand creuse les liens de sang de sa galerie d'hommes et de femmes, comme le rapport qu'ils développent à la terre et à leurs racines.

« Il y a un côté tragique au parcours de Rose, qui cherche tant à oublier d'où elle vient, sans arriver à totalement effacer de sa mémoire sa soeur perdue, ni sa peur viscérale de leur père.  Mais il y a aussi cette force contraire qui l'attache à Lavillette et aux siens, envers et contre tout. Parce que malgré une filiation tragique, malgré la puissance de l'hérédité dont on peut vouloir ou pas, et malgré le poids du passé, quelque chose de beau peut se transmettre, même sans qu'on s'en rende totalement compte ! » clame Annie-Claude Thériault d'un ton convaincu.

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