Le Madeleine Project de Clara Beaudoux

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C'est l'histoire de Madeleine, née en 1915. Madeleine qui a entassé les 1001 souvenirs de sa vie dans la cave numéro 16 de l'immeuble parisien où elle a habité pendant 20 ans avant de décéder en 2012. Sans que personne ne les réclame, ni ne s'y intéresse.

Jusqu'à ce que la journaliste Clara Beaudoux loue son appartement. Et découvre deux ans plus tard au sous-sol les valises et boîtes remplies de lettres et divers objets évoquant l'existence de l'inconnue. Que la nouvelle locataire a toutefois eu envie de (faire) découvrir par le biais de gazouillis... vite suivis par plusieurs fidèles sur Twitter grâce au mot clic #MadeleineProject.

Ce documentaire nouveau genre, lancé comme une bouteille à la mer le 2 novembre dernier, fait revivre des pans de la grande histoire autour de souvenirs laissés par cette femme anonyme. Il soulève parallèlement la grande question du respect de la vie privée.

Son Madeleine Project (dont les deux premières «saisons» sont aujourd'hui rassemblées dans un livre) relève d'un «beau hasard doublé d'une grande chance», soutient Clara Beaudoux à l'autre bout du fil.

Hasard, d'abord, que la trentenaire loue l'appartement-même de Madeleine à la suite de sa mort.

Chance, ensuite, que les entrepreneurs embauchés par le filleul de la défunte aient oublié de vider sa cave et que ledit neveu n'ait pas souhaité récupérer ce qui s'y trouvait, laissant ainsi la journaliste en charge de déterminer de ce qu'il en adviendrait.

Rendre publique une vie privée?

«Comme je suis toute seule à gérer ses choses et que Madeleine n'est plus là pour me donner son avis, j'y vais donc à l'instinct dans ce que je révèle ou ce que je garde entre elle et moi. Ma ligne éditoriale, c'est de pouvoir défendre chaque tweet que je mets en ligne», fait valoir la journaliste, qui a appris à apprécier le format du 140 caractères imposé par Twitter alors qu'elle travaillait pour le site de France Info.

«Je suis quand même responsable de la vie de cette femme et de ce que j'en dis!» renchérit celle qui n'a justement jamais révélé le nom de famille de Madeleine.

De valise en boîte, de lettres en tickets de rationnement, Clara Beaudoux lève délicatement depuis quelques mois le voile sur l'amour de Madeleine et Loulou, son métier d'institutrice, la musique qu'elle écoutait (et dont elle retranscrivait parfois les paroles dans un cahier), mais aussi sur la guerre, l'Occupation, etc. Ici, Clara Beaudoux questionne les gens sur l'utilisation d'un entonnoir trouvé parmi les pinceaux de Madeleine dans son coffre à peinture. Là, elle soumet ses recettes, que certains internautes n'ont pas hésité à tester, qui pour se rappeler des goûts et odeurs d'antan, qui par simple curiosité.

Puis, la trentenaire est sortie de la cave pour aller à la rencontre de gens qui avaient croisé, connu Madeleine. Ainsi, quand son filleul et ses voisins lui ont dit qu'ils la reconnaissaient à travers ce qu'elle en racontait et qu'ils trouvaient beau le #MadeleineProject, la journaliste a «pris ça comme un droit de continuer».

«J'ai trouvé des pièces de puzzle, comme autant de fragments de mémoire, que j'ai reconstituée avec tout le respect et l'affection que j'éprouve pour Madeleine, mais sans pour autant être certaine de les avoir placés dans le bon ordre.»

Laisser des traces...

S'immerger ainsi dans l'existence de Madeleine a modulé son appréciation d'une matière qui ne l'avait jamais véritablement passionnée jusqu'alors, confie Clara Beaudoux.

«Cette cave, c'est une histoire intime qui rejoint la grande, celle avec un H majuscule, que je découvre de façon plus incarnée, que je vois à travers une vie en particulier, et non plus seulement des dates et des faits qu'on trouve dans les manuels scolaires», soutient-elle.

Ç'a également modifié le regard qu'elle porte sur ce qui l'entoure.

«Quand je croise des petites vieilles dames dans la rue, je pense à Madeleine. Quand je vois des sacs remplis d'objets qu'on jette ou que je visite les brocantes, je ne peux que me demander quelles vies se cachent derrière chacun d'entre eux. Ils sont tous porteurs d'une histoire comme celle de Madeleine et tout le monde mériterait un tel projet!»

Car la Française se questionne aussi sur ses propres traces.

«De nos jours, plus personne ne laisserait une telle cave à découvrir à la prochaine génération, soulève-t-elle. Notre société est si dématérialisée que je me demande ce qu'on laissera comme traces de nous... sinon sur des disques durs ou des clés USB devenus caduques et illisibles.» 

Trop prise par son enquête sur Madeleine depuis, elle admet qu'elle n'a pourtant pas encore changé sa manière de conserver ses propres objets et souvenirs.

«Mais depuis que je travaille sur ce projet, je me dis que je devrais peut-être au moins imprimer mes photos!»

... et tisser des liens

Clara Beaudoux essaie par ailleurs de ne pas se laisser envahir par le #MadeleineProject. Ce qui ne l'a pas empêchée de partir en train jusqu'à Montceaux, confrontant les photos de famille d'hier aux décors d'aujourd'hui. Ni de mettre sur pied un volet pédagogique avec une classe entière de l'école où Madeleine a déjà enseigné afin de retracer d'anciens élèves et collègues.

«Ce projet crée des liens entre nous tous, entre elle et moi, entre moi et les gens qui me suivent, et entre eux et leurs proches. Pour une femme qui a fini sa vie seule, sans descendants, je trouve ça très beau, pour ma part.»

Elle se réjouit d'ailleurs de savoir que les plus jeunes, branchés sur Twitter, prennent le temps de discuter de Madeleine avec leurs parents et grands-parents.

«Il y a un mélange de générations, tant par la forme que par le fond, et ça aussi, ça me fait plaisir. Je suis touchée de savoir que plusieurs enfants, adolescents ou jeunes adultes cherchent du coup à profiter du fait que leurs aïeuls soient encore vivants pour s'asseoir avec eux, leur poser des questions sur ce qu'ils ont vécu, les écouter et échanger. Ce genre de liens, Dieu seul sait qu'ils font du bien et qu'on en a besoin, par les temps qui courent!»

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