Mot de code: Prometheus

Une taupe anonyme et deux journalistes. Deux noms: Jürgen Mossack et Ramón... (© Stephanie Füssenich)

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Une taupe anonyme et deux journalistes. Deux noms: Jürgen Mossack et Ramón Fonseca. Puis, d'autres, gros, très connus: Vladimir Poutine, Lionel Messi, Bachar Al-Assad, Sigmundur Davíð Gunnlaugsson, Mauricio Macri, Petro Poroshenko, Mamadie Touré, Xi Jinping, etc.. Des millions de documents coulés et analysés dans la foulée. Des messages et des ordinateurs cryptés. Une salle de réunion transformée en bunker sécurisé. Et un livre: Le Secret le mieux gardé du monde. On se croirait au coeur de l'action d'un fascinant polar. Or, il s'agit de l'histoire vraie de la plus importante fuite de documents de l'histoire, les fameux Panama Papers. Par-delà l'aspect thriller de l'enquête menée a priori avec son seul collègue du Süddeutsche Zeitung Frederik Obermaier, Bastian Obermayer rappelle la pertinence du journalisme d'investigation. Entrevue avec l'un des deux reporters allemands qui ont déclenché une affaire qui, depuis la parution des premiers articles le 3 avril 2016, secoue le monde entier.

Tout a commencé par un message aussi clair que mystérieux, reçu le 3 avril 2015 par Bastian Obermayer alors qu'il est en visite chez ses parents: «Hello. Ici John Doe. Intéressé par des données? Je les partage volontiers.»

«Mes enfants n'arrêtaient pas de vomir, ce jour-là. Ma femme n'était pas bien non plus. Inutile de dire que je n'avais pas vraiment la tête à travailler, raconte en rigolant le trentenaire. Mais j'ai été interpellé par le côté très direct, focalisé, de ce John Doe. Cette personne n'avait pas écrit un message s'étirant sur plusieurs pages, ni utilisé des lettres majuscules pour tenter de me convaincre de l'importance de son message. J'ai donc décidé de lui répondre que j'étais en effet intéressé, entre autres parce qu'on ne sait jamais combien d'autres journalistes ont été approchés de la même manière et que je m'en serais voulu si un scoop me passait ainsi sous le nez.»

Le journaliste du Süddeutsche Zeitung (SZ) était évidemment bien loin de se douter que plus d'un an plus tard, il serait toujours en train de prospecter les millions de documents coulés par celui ou celle se cachant derrière John Doe. Dont son collègue Frederik Obermaier et lui ont rapidement établi la fiabilité à défaut de son identité (John Doe demeure à ce jour anonyme), à partir des nombreuses données fournies par leur source et qu'ils ont pu recouper avec d'autres documents légaux pour les authentifier.

«Je sais que John Doe a tendu la perche à de grands journaux, qui n'ont jamais donné suite à son message, avant de me contacter. Pourquoi moi? Peut-être parce que le Süddeutsche Zeitung avait entre autres participé aux Lux Leaks [Lux pour Luxembourg, NDLA]. Et puis, l'un des fondateurs de la firme Mossack Fonseca étant originaire de chez nous, il y avait quelque chose de logique dans la démarche de John Doe: un journaliste allemand était plus susceptible d'être intéressé à creuser l'histoire», fait valoir Bastian Obermayer.

Au fur et à mesure que les données parvenaient au SZ, les pistes à suivre se sont multipliées par 10, par 100, par 1000, par 10 000.

«Mais nous n'avons vraiment compris que nous tenions quelque chose de très, très gros que lorsque nous avons trouvé le nom du meilleur ami de Poutine, [le violoncelliste] Sergueï Roldouguine, dans les documents. Ce même Roldouguine qui avait notamment déclaré, dans une entrevue accordée au New York Times en 2014, qu'il était loin d'avoir des millions en banque!»

Et pourtant, le musicien servait déjà de prête-nom à son «meilleur ami», aussi père de sa filleule et président de la Russie...

L'union fait la force

Lorsque que Frederik Obermaier et lui ont aussi compris l'ampleur de la tâche et du nombre de manchettes potentielles dans plusieurs pays, ils ont fait ce que Bastian Obermayer avait promis à John Doe: trouvé d'autres journalistes intéressés à fouiller le tout avec eux. Il se sont alors tourné vers le Consortium international pour le journalisme d'investigation (CIJI) pour partager les données et obtenir de l'aide. Le projet a hérité de son propre nom de code: Prometheus.

«Nous ne pouvions garder tout ça pour nous. Il y avait non seulement trop de documents à éplucher, mais surtout des filons dont seuls des collègues des pays touchés pouvaient bien apprécier toute l'importance. Ils avaient surtout l'avantage de déjà connaître la plupart des dossiers et intervenants bien mieux que nous», explique M. Obermayer.

Ce dernier ne cache pas qu'à certains moments «surréalistes», il a éprouvé la curieuse impression d'«être comme dans un film d'espionnage».

«Rien ne nous prépare à ça, quand on choisit de devenir journaliste. Il y a certes quelque chose d'euphorisant à participer à une enquête d'une telle envergure, dont on sait qu'elle aura des impacts concrets sur les plans politique et économique. En même temps, on s'inquiète pour la sécurité de notre source, de nos proches, de nos collègues qui, dans d'autres pays, n'ont pas la chance de pratiquer le métier dans les mêmes conditions que nous», évoque l'Allemand de 38 ans.

«Nous tenons par exemple Internet pour acquis, mais nos collègues dans certains pays, notamment africains, ne peuvent pas aussi aisément effectuer leurs recherches, faute d'y avoir accès. Et je ne parle pas des enjeux de sécurité et de liberté de presse avec lesquels ils doivent aussi composer!»

La rédaction de La Prensa de Panama City a acheté des gilets pare-balles et embauché des gardes du corps pour ses journalistes travaillant sur les Panama Papers. En Turquie, Mehmet Cengiz, l'un des hommes d'affaires liés au président Recep Tayyip Erdogan cités dans les articles parus le 24 juin dernier, a contacté le quotidien Cumhuriyet et déclaré: «Ne faites pas de moi un tueur».

«Il s'agit là de menace de mort, rien de moins», soutient Bastian Obermayer, qui entend quant à lui poursuivre son travail d'enquête sur les Panama Papers «aussi longtemps qu'il y aura de la matière à creuser».

Du même souffle, il s'excuse de devoir mettre un terme à la conversation: «Je dois aller chercher mes enfants à la garderie», précise-t-il.

Comme quoi, il y a plus dangereux endroit où pratiquer le journalisme d'enquête que l'Allemagne.

Au nom des journalistes d'investigation...

Lionel Messi a été reconnu coupable d'évasion fiscale mercredi. Deux jours plus tôt, Vladimir Poutine a élevé son fidèle ami Sergueï Roldouguine, lui ayant servi de prête-nom, au rang de chevalier de l'Ordre d'Alexandre Nevsky... et ce, quelques semaines après avoir été forcé d'avouer que les faits avancés dans les articles sur les Panama Papers le concernant sont «vrais».

«Malgré cet aveu, Poutine va continuer de contrôler le message pour faire croire ce qu'il veut au peuple russe. Comme les riches vont continuer de chercher des manières de mettre leur argent à l'abri. C'est pourquoi il faut de notre côté continuer d'informer le public s'ils le font illégalement!» martèle Bastian Obermayer. 

Cela ne fait pas de lui le militant d'une cause pour autant: «Je demeure journaliste», tient-il à nuancer du même souffle. Et le journalisme d'enquête a un rôle essentiel à jouer dans nos sociétés. La preuve? «En Argentine et en Islande, la population est descendue dans les rues pour se faire entendre à la suite des articles de notre collègue [le journaliste indépendant Johannes Kristjansson]. Le Panama a, depuis le 3 avril, annoncé qu'il participerait à l'échange automatique de données. Et plusieurs états, dont les États-Unis et ceux de l'Union européenne, ont eux aussi annoncé de nouvelles mesures pour contrer la fraude fiscale, ou du moins leur intention d'oeuvrer à en mettre en place rapidement», énumère-t-il.

De plus, le projet Prometheus démontre la puissance d'une frappe «globale et concertée» lors de telles fuites de documents.

«Il s'agit d'un exemple probant, brillant, de la pertinence de notre travail. Ces résultats de nos mois d'enquêtes devraient convaincre le public, mais aussi les propriétaires de médias qui coupent un peu partout dans leurs effectifs, de l'importance de maintenir, voire d'agrandir, les équipes d'investigation dans les salles de rédaction. Parce que c'est là la seule façon de pouvoir prétendre, au-delà des primeurs, à du contenu vraiment signifiant pour la suite des choses.»

... et de leurs sources

Le 29 juin dernier, les lanceurs d'alerte des LuxLeaks Antoine Deltour et Raphaël Halet ont respectivement été condamnés à 12 et neuf mois de prison avec sursis, pour «vol, violation du secret professionnel et du secret des affaires», en plus d'être reconnus coupables «de fraude informatique, de blanchiment et divulgation du secret des affaires». Un verdict que Bastian Obermayer n'a pas hésité à qualifier de honteux sur son compte Twitter.

Mercredi, CNN annonçait que la militaire transsexuelle Chelsea Manning, qui purge une peine de 35 ans de prison pour avoir laissé couler des documents du gouvernement américain à WikiLeaks, avait été hospitalisée à la suite d'une possible tentative de suicide. Jeudi, Gianluigi Nuzzi et Emiliano Fittipaldi, les deux journalistes et auteurs italiens de livres choc sur des malversations financières au sein du Vatican, ont été acquittés par la justice de l'État. En lien avec cette affaire des Vatileaks, le prélat espagnol Mgr Angel Vallejo Balda, qui dirigeait une commission sur les finances du Vatican, et Francesca Chaouqui, consultante et membre de cette commission, ont pour leur part écopé respectivement des peines de 18 et 10 mois de prison ferme pour divulgation de documents confidentiels.

Dans ces conditions, M. Obermayer se réjouit d'autant plus de l'anonymat de John Doe. Il a beau avoir échangé avec sa source sur divers sujets entre deux téléchargements au cours de la dernière année, et avoir quelque doute sur sa nationalité, l'Allemand ne saurait en dire plus.

«Sa décision de ne jamais me révéler qui il ou elle est, aussi frustrante qu'elle ait pu me paraître au début, est devenue aujourd'hui sa meilleure garantie de sécurité. Et la mienne, par le fait même, car on aurait beau me menacer d'un fusil sur la tempe que je ne pourrais pas dévoiler son nom, ni permettre à qui que ce soit de remonter jusqu'à cette personne. Je demeure toutefois convaincu que John Doe, qui représente toujours une menace pour plusieurs, est en danger. Je ne peux que lui recommander de rester dans l'ombre.

Une petite partie de plaisir

Le premier ministre islandais, Sigmundur David Gunnlaugsson (de dos),... (AP) - image 5.0

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Le premier ministre islandais, Sigmundur David Gunnlaugsson (de dos), a été emporté par la pression populaire. On le voit alors qu'il quittait, mardi, une réunion tenue au Parlement.

AP

Si les «frères Obermayer» ont senti un long frisson leur monter dans le dos à l'émergence des premiers liens avec le président russe Vladimir Poutine, ils ont été «surpris qu'un petit pays comme l'Islande [leur] fournisse autant de personnes sur lesquelles enquêter», du premier ministre Sigmundur Davíd Gunnlaugsson (les manifestations populaires auront raison de lui: il a démissionné, le 7 avril) et sa conjointe, jusqu'aux ministres des Finances Bjarni Benediktsson et de l'Intérieur Ólöf Nordal, qui sont aussi respectivement président et vice-présidente du Parti de l'indépendance au pouvoir. À eux trois, ils représentaient alors le tiers du cabinet islandais.

Parmi les multiples pistes contenues dans les Panama Papers, Bastian Obermayer confie sans gêne avoir «rigolé» quand se sont mis à émerger les noms de plusieurs personnalités de la FIFA, dont ceux de Michel Platini (qui a un temps prétendu à la couronne du déchu Sepp Blatter) et de l'actuel président Gianni Infantino (toujours en poste). Sans oublier le fondateur de sa commission d'éthique Juan Pedro Damiani (qui, lui, a quitté dans la foulée des révélations des Panama Papers).

«La FIFA a mis en place une structure digne de la mafia depuis longtemps. De pouvoir en faire ainsi la preuve a sans contredit été la partie la plus amusante de l'affaire!» lance l'Allemand.

Les Panama Papers, ce sont:

  • + 11,5 millions de documents (2,6 téraoctets de données)
  • 214 488 dossiers informatiques créés (un pour chaque société écran mentionnée)
  • 140 politiciens et fonctionnaires nommés (d'Islande, du Pakistan, d'Ukraine, d'Arabie Saoudite...)
  • 40 ans de transactions mises au jour
  • 21 destinations offshore (Panama, Îles vierges britanniques, Bahamas, Hong Kong, Suisse, Luxembourg, Samoa...)

Mais aussi:

  • 370 journalistes (dont 5 du Canada) provenant de...
  • 109 salles de rédactions dans...
  • 76 pays (Afrique du Sud, Tunisie, Argentine, Uruguay, Panama, Allemagne, Royaume-Uni, France, États-Unis, Thaïlande...)

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