Dans les coulisses de l'affaire Avery

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L'auteur Michael Griesbach

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Reconnu coupable de viol et de tentative de meurtre sur Penny Beerntsen en 1985, l'Américain Steven Avery est innocenté 18 ans plus tard grâce à des tests d'ADN. À peine deux ans après avoir recouvré sa liberté, l'homme alors âgé de 43 ans est de nouveau arrêté. Depuis 2007, il purge une peine de prison à perpétuité pour le meurtre sordide de la jeune photographe Teresa Halbach. Cette fois, les tests d'ADN ont plutôt servi à établir sa culpabilité. Le procureur Michael Griesbach, membre de l'Innocence Project du Wisconsin et auteur du Tueur innocent, a contribué à le faire libérer en 2003. Il est maintenant convaincu: «Steven Avery est aujourd'hui là où il doit être: en prison.»

D'abord publié à compte d'auteur en 2010 puis réédité par l'American Bar Association en 2014, Le Tueur innocent - La face cachée de l'affaire Steven Avery de Michael Griesbach atterrit sur les tablettes des librairies francophones dans la foulée de la diffusion de la série documentaire Making A Murderer sur Netflix. 

«Si Steven Avery n'avait pas été incarcéré injustement la première fois, Teresa Halbach serait encore en vie», croit le procureur du comté de Manitowoc, joint dans le Wisconsin, là où la saga judiciaire se poursuit 30 ans plus tard.

Making A Murderer biaisé

Michael Griesbach reconnaît la portée du titre de la série Making A Murderer

«Le fait qu'il ait passé 18 ans de sa vie en prison alors qu'il n'avait pas violé, ni tenté de tuer Penny Beerntsen a rendu Avery - qui avait déjà des antécédents de violence à l'époque, je le rappelle - encore plus dangereux et en colère.»

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Le procureur dénonce toutefois la prise de position des documentaristes Laura Ricciardi et Moira Demos. Et remet en cause leurs conclusions. 

«J'ai été secoué par le parti pris de Making A Murderer et certains éléments mis de l'avant. Au point où, pendant trois mois, au début de l'année, j'ai pris un congé sabbatique pour revoir la preuve dans ses moindres détails, en plus de relire tous les documents en lien avec le meurtre de Teresa Halbach, incluant les retranscriptions du procès. Selon moi, il m'apparaît impossible que Steven Avery ait été victime d'un coup monté par la police, comme le prétendent les deux documentaristes. Les policiers n'ont pas pu 'dissimuler' des preuves, comme la série cherche à l'étayer. Cela sous-entendrait l'idée d'une conspiration à laquelle je ne peux pas adhérer à la lueur des faits», tranche M. Griesbach, dont le deuxième livre, Indefensible: The Missing Truth About Steven Avery, Tereasa Halbach, and Making A Murderer, doit être publié en septembre.

Dans le premier, Le Tueur innocent, l'homme de loi s'intéresse surtout à la condamnation injuste d'Avery, en décortiquant chaque étape ayant mené à ses arrestation et inculpation, puis à sa libération 18 ans plus tard. 

Il se penche sur ses antécédents violents, le fossé social existant entre lui et sa présumée victime, comme sur les omissions volontaires du procureur du district Denis Vogel et du shérif Tom Kocourek - qui, en 1985, n'ont jamais enquêté sur Gregory Allen, malgré la forte possibilité que ce soit lui l'agresseur de Penny Beerntsen, et non Avery.

De par son rôle au sein du Innocence Project, Michael Griesbach est d'ailleurs celui lui qui a trouvé, dans le dossier de Vogel sur Avery, une plainte remontant à 1983 et citant Gregory Allen comme agresseur lors d'un incident survenu à l'endroit où aura lieu, deux ans plus tard, le viol de Penny Beerntsen. Une plainte signée par... Denis Vogel, celui-là même qui avait agi comme procureur du district dans l'affaire Avery. Cette découverte, confie M. Griesbach, l'a «choqué et déçu».

«Cette plainte était le premier indice soulevant la possibilité qu'il avait pu intentionnellement envoyer un homme innocent en prison tout en laissant un vrai prédateur libre. Ça m'a presque rendu malade, raconte-t-il. Je suis désormais convaincu que Denis Vogel et Tom Kocourek savaient qu'ils n'avaient pas arrêté la bonne personne dans cette histoire, mais qu'ils n'ont rien fait pour retracer Gregory Allen.»

Victimes collatérales

Parallèlement à la reconstitution des faits, Michael Griesbach soulève les nombreuses conséquences de ce dérapage, non seulement pour Avery (qui, en plus de sa liberté, a alors perdu sa conjointe et contact avec ses enfants), mais aussi pour les victimes collatérales Penny Beerntsen, Teresa Halbach et au moins une autre femme, agressée en 1995 par celui qui était resté libre pendant tout ce temps, Gregory Allen.

«En condamnant un innocent, le système a rendu pire encore une situation déjà épouvantable à la base. Comme Avery avait été blanchi, il n'était pas en probation et n'avait donc pas de conditions à respecter. Aurait-il dû être suivi, même s'il a déjà dit qu'il n'aurait pas accepté de thérapie, ni de rencontrer un psychologue pour l'aider dans sa réinsertion sociale? Est-ce que la communauté a eu tort de le traiter en héros? Nous avons des leçons à tirer de tout ça. Mais, au final, si le système a fait une erreur la première fois, Steven Avery a lui aussi échoué par la suite.»

Cela dit, et malgré la mort tragique de Teresa Halbach, M. Griesbach n'a «jamais douté» que ses collègues du Innocence Project et lui avaient fait «la bonne chose» en faisant libérer Steven Avery en 2003.

Le procureur est bien conscient de la polarisation de l'opinion publique sur l'affaire Avery, qui a transcendé les frontières états-uniennes à la suite de la diffusion de Making A Murderer sur Netflix en décembre dernier. Il a lui-même été pointé du doigt par certains militants pro-Avery comme partie prenante de leur théorie du complot, à la suite de la publication du Tueur innocent

«La page Facebook sur mon livre a été prise en otage par des gens avec qui il est tout simplement impossible de discuter raisonnablement. J'ai bien essayé, au début, mais il n'y a absolument rien à faire.»

Convaincu d'avoir «la crédibilité» nécessaire pour continuer d'écrire sur le sujet, Michael Griesbach se défend bien de chercher à faire de l'argent en surfant sur la vague Making A Murderer. Et il n'en démord pas: «Steven Avery est coupable du meurtre de Teresa Halbach.» Ce qu'il entend bien démontrer de manière irréfutable, dans Indefensible.

Le dossier en quelques dates

29 juillet 1985: Penny Beerntsen est violée et laissée pour morte. Dans la nuit du 29 au 30 juillet, Steven Avery est arrêté chez lui.

10 mars 1986 : jugé coupable d'agression sexuelle, de séquestration et de tentative de meurtre, il écope 32 ans de prison.

26 avril 1996 : Gregory Allen est condamné à 60 ans de prison pour une agression sexuelle perpétrée le 9 juillet 1995.

23 septembre 1996 : malgré les traces d'ADN «inconnu» prélevées à l'époque sur les ongles de Penny Beerntsen, le juge Fred Hazlewood refuse de rouvrir le procès d'Avery.

Printemps 2001 : deux étudiants du Innocence Project du Wisconsin demande une nouvelle analyse ADN.

3 septembre 2003 : l'«affaire Avery» éclate quand les résultats reviennent du laboratoire: l'agresseur de Penny Beerntsen n'est pas Avery mais Allen.

11 septembre 2003 : Steven Avery retrouve sa liberté. Le verdict de 1985 est annulé.

12 octobre 2004 : il entame une poursuite au civil de 36 millions $ contre le comté de Manitowoc, le procureur du district Denis Vogel et le shérif Tom Kocourek. 

31 octobre 2005 : la photographe Teresa Halbach se rend au Casse automobile Avery pour Auto Traders Magazine.

1er novembre 2005 : le Wisconsin adopte la «loi Avery» (dont le nom a été modifié depuis) réformant certaines procédures judiciaires, incluant de nouvelles dispositions pour la conservation des éléments de preuve contenant de l'ADN.

3 novembre 2005 : Teresa

Halbach est portée disparue.

11 novembre 2005 : Avery est arrêté pour le meurtre de la photographe, dont on a retrouvé des ossements dans un brasero devant sa maison mobile.

Décembre 2005 : il accepte, du comté de Manitowoc, un dédommagement de 400 000 $ lié à l'erreur judiciaire de 1985.

18 mars 2007 : Avery est reconnu coupable de meurtre au premier degré et de possession d'une arme à feu, mais pas de mutilation du corps de sa victime.

16 avril 2007 : début du procès de son neveu Brendan Dassey, aussi accusé dans cette affaire.

25 avril : Dassey est reconnu coupable de meurtre au premier degré, de mutilation d'un corps et d'agression sexuelle.

1er juin 2007 : Avery écope d'une peine de prison à perpétuité incompressible.

2 août 2007 : Dassey reçoit une sentence à vie, avec possibilité de libération en 2048.

24 août 2011 : la requête des avocats d'Avery pour un nouveau procès est rejetée.

18 décembre 2015 : début de la diffusion de la série documentaire Making A Murderer sur Netflix.

Janvier 2016 : deuxième appel déposé par la nouvelle avocate d'Avery, Kathleen Zellner.

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