Courir à sa rencontre

Frédéric Berg prend la pause au pied du mont Royal. Le journaliste... (Martin Chamberland, La Presse)

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Martin Chamberland, La Presse

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Frédéric Berg prend la pause au pied du mont Royal. Le journaliste franco-québécois - qui signe le magnifique livre Le Grand Trail avec son frère Alexis, photographe - connaît bien ce terrain de jeu dont il continue de fouler les nombreux sentiers quand il vient visiter ses enfants à Montréal. Si, ce jour-là, l'ultra marathonien n'éprouve pas l'envie d'y courir, c'est notamment parce qu'il a déjà la Transgrancanaria (125  km en 27h19m56s, début mars) et le marathon de Paris du 3 avril dernier dans les jambes. Et sa saison ne fait que commencer! Prochain grand rendez-vous: la Eiger, en Suisse, où pour la première fois, sa fille et son fils assisteront à son départ en plus de l'attendre à l'arrivée, en juillet.

Qu'est-ce qui fait courir ainsi Frédéric Berg? La réponse tient dans ses yeux clairs, dans ce regard qu'il déploie entre ciel et mer. Entre l'horizon des grands espaces et leurs nombreux points de fuite, et sa soif de liberté, de dépassement, de solitude. Que ses deux pieds autrement bien sur terre lui permettent de toucher. Un pas à la fois.

Courir vers soi

«On traverse par toutes les émotions, pendant toutes ces heures passées à courir ou marcher, dans ce qui s'apparente à des cycles de naissance et de mort, à chaque fois», fait-il valoir, une fois attablé dans un restaurant de Montréal.

«Du moment que je franchis le cap de la mi-parcours, je sais alors que j'irai jusqu'au bout. Pour moi, ces courses sont le moyen le plus éclatant de célébrer la vie. Ça m'aide à ne plus me décourager, jamais», renchérit celui qui accumule les épreuves à travers le monde (incluant l'Ultra Trail Harricana, de Charlevoix) depuis une dizaine d'années.

D'aussi loin qu'il se souvienne, le quadragénaire, qui a grandi au Rwanda de 1975 à 1985, a toujours couru. «Gamin, je passais toutes mes fins de semaine à courir dans la forêt avec mes copains.»

Frédéric Berg a ensuite pratiqué le rugby à un haut niveau, mais aussi le soccer, le vélo, la course à pied, etc., pour le plaisir de maintenir la forme. Une jambe cassée lors d'une partie de foot en mai 2007, l'a toutefois contraint à revoir son plan de match sportif. «Quand je suis arrivé à l'hôpital pour me faire opérer ce jour-là, le chirurgien a évalué les dégâts et m'a donné trois heures pour réfléchir à un projet qui deviendrait, après l'intervention, le point de départ pour autre chose dans ma vie.»

Une image s'est imposée de facto: le décor de la Diagonale des Fous, sur l'île de La Réunion. En tant que journaliste, il avait couvert l'événement, sept ans plus tôt, allant même jusqu'à parcourir le dernier tiers du trajet de près de 170 km avec les derniers concurrents pour son article.

«Allongé là, dans l'attente de me faire poser une plaque dans la jambe, je me suis fixé comme objectif de courir la Diagonale deux ans plus tard. C'est devenu une obsession, je me suis accroché à ça sans en parler à personne d'autre qu'à mon chirurgien.»

Chirurgien que l'homme a dû convaincre de lui enlever ladite plaque en février 2008, parce qu'il ne pouvait continuer à «courir comme un robot» s'il voulait atteindre son but.

Fin octobre 2009, Frédéric Berg prend le départ de la Diagonale, sa «toute première course avec un dossard» (qu'il avait d'ailleurs oublié dans sa chambre d'hôtel!), sous la pluie et avec une seule idée en tête: franchir la ligne d'arrivée. «Lors de cette course-là, arrêter n'a jamais été une option.»

Pourtant, pour en arriver là, il avait également dû arrêter de fumer. «J'ai été un gros fumeur pendant 10, 12 ans. À la naissance de ma fille, à 28 ans, j'ai décidé d'écraser, tout en étant obsédé par l'idée de l'échec. J'ai travaillé à changer ma perception de la douleur à venir, pour ne plus la craindre mais la valoriser comme une étape nécessaire pour toucher à la liberté.»

Sans le savoir, Frédéric Berg s'était déjà conditionné à ce qui l'attendait dans un Ultra Trail.

Conquérir la nuit par la poésie

Or, par-delà la douleur, l'athlète a aussi été confronté à la nuit. «Pendant toute mon enfance et mon adolescence, la nuit était ce qui m'effrayait le plus, parce qu'elle était intimement liée à la mort. J'ai d'ailleurs longtemps dormi avec une radio allumée à mon chevet, pour garder un lien avec le réel», confie le quadragénaire.

Il n'a pas eu le choix de l'apprivoiser, le départ de plusieurs ultra marathons étant lancé le soir venu. «Que ce soit d'entrée de jeu ou des heures après avoir pris le départ, la nuit fait partie de toute course. On voit tout juste à trois mètres devant soi... Je n'ai pas eu le choix de me réconcilier avec elle, depuis quelques années.»

Quant à la solitude, inhérente à ce type d'épreuves, Frédéric Berg ne l'a jamais crainte. Au contraire, il l'a de tout temps recherchée. 

En plus de la solitude, la poésie a été l'autre «refuge» de son enfance. «Lors de ma première Diagonale des Fous, la poésie de Verlaine m'est revenue par vagues; elle m'a accompagné. J'ai été porté par ses mots, par le souffle de ses poèmes.»

Il en lit encore (Nerval, Lautréamont, Baudelaire, énumère-t-il) et y puise l'inspiration. Littéralement et littérairement. Pour continuer à courir à sa rencontre. Un mot et un pas à la fois.

Sur Le Grand Trail

Les frangins Berg signent à deux Le Grand Trail, qui se lit tel un vibrant hymne au sport, aussi réaliste que lyrique - et se reçoit comme une invitation à sortir soi-même dehors pour courir ou marcher sur un sentier près de chez soi!

«Ce livre, j'en suis l'artisan. Mon frère en est l'artiste. D'ailleurs, c'est Alexis qui en a eu l'idée», soutient Frédéric Berg.

Car c'est lui, le grand frère devenu figure paternelle pour le benjamin de la famille à la suite du suicide de leur père en 1993 (il a 22 ans, Alexis en a six), qui a entraîné son cadet sur la piste des Ultra Trails. Dont il est devenu le photographe officiel des épreuves du championnat du monde afin de concrétiser son idée de produire ensemble un beau livre sur le sujet, en 2014.

L'aîné y joue de sa plume de journaliste et poète pour dépeindre de manière sentie son sport (de la nature un brin narcissique de ses athlètes aux rendez-vous incontournables d'une saison de courses) et peindre les portraits de ses plus grands et fiers compétiteurs (de Killian Jornet à Anna Frost).

Alexis Berg en a pour sa part capturé l'essence dans une série de superbes photos saisissant tant l'effort (sur)humain déployé par les hommes et femmes participant à ces ultras marathons, que les décors absolument spectaculaires dans lesquels ils sont amenés à se dépasser.

On pourrait d'ailleurs croire, mais à tort, que les coureurs n'ont pas vraiment le temps d'apprécier ces paysages.

«On en profite beaucoup, quoique dans des perceptions parfois bizarres, j'en conviens, explique Frédéric Berg. N'empêche que l'espace dans lequel on évolue est très important. Par exemple, j'ai fait l'Ultra Trail du Mont-Blanc une fois, et ça me suffit. Mais je ne me lasserai jamais du décor de la Diagonale des Fous!»

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