Les échecs comme métaphore de la vie

Daniel Tammet était dans la région cette semaine... (Patrick Woodbury, LeDroit)

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Daniel Tammet était dans la région cette semaine pour présenter son premier roman, Mishenka.

Patrick Woodbury, LeDroit

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Daniel Tammet est atteint du syndrome d'Asperger, dans le spectre de l'autisme. Il voit les mots et les gens en couleurs et en chiffres - de moins en moins, depuis qu'il écrit, tient-il toutefois à préciser. Il est Anglais de naissance et francophone par amour pour son conjoint Jérôme Tabet. À 37 ans, et après une autobiographie et deux essais (sur le cerveau et la poésie des nombres), il signe un premier roman, Mishenka. Où il est question des échecs comme de la vie et aussi de lui par le biais de ses personnages.

La rencontre a lieu dans la maison de l'oncle de Jérôme Tabet, à Ottawa. L'endroit est symbolique et chargé d'émotions pour les deux hommes. C'est ici, dans la capitale, après leur première rencontre à New York lors d'une conférence qu'y donnait Daniel Tammet en 2007, que le couple a vécu ses premiers (é)mois d'amoureux. En plein hiver.

«Ç'a été un hiver très "89" (nombre qui symbolise la neige qui tombe pour lui)», se remémore M. Tammet en coulant un regard tendre vers son conjoint.

Ce dernier, assis en retrait, se lève régulièrement pour ouvrir et refermer la porte-patio du salon, gérant ainsi les allées et venues des cinq chats de la maisonnée. Un ballet félin qui pourrait presque faire écho aux avancées et replis stratégiques des maîtres d'échec que l'auteur met en scène dans Mishenka.

Daniel Tammet a appris à jouer auprès de son père, enfant, mais n'a «jamais mis les pieds» en Russie. Pas plus que le polyglotte (il peut faire la conversation dans une douzaine de langues) ne parle russe, avoue-t-il dans un français sans accent.

En plus de lire «beaucoup» sur les échecs, le Parisien d'adoption a surtout eu la chance de rencontrer Vladimir Kramnik, de prendre le thé et d'échanger longuement avec l'ancien champion du monde sur les pièces, les stratégies, etc. 

«Je me rapproche peut-être de Mishenka sur les plans de l'imagination et de l'intuition, mais je suis plus ancré dans le narrateur qui essaie justement de comprendre en posant plein de questions!»

Son roman transporte le lecteur à Moscou, de mars à mai 1960. Toute l'URSS est suspendue aux gestes du champion en titre Maxim Koroguine, qui affronte le jeune aspirant à la couronne de lauriers Mikhail Gelb dans le cadre du Championnat du monde d'échecs. Otchik le journaliste (et écrivain, qui prendra lui aussi le thé avec un maître du jeu!) est mandaté par un quotidien de rendre compte des parties de ce match historique.

«Pour moi, les échecs sont une formidable métaphore de la vie. Il y a confrontation, certes, mais il y a là aussi un jeu. Et le jeu sous-tend qu'il faut accepter l'inattendu, le dialogue pour mieux voir la réalité. C'est comme lorsqu'on tombe amoureux: il ne faut pas chercher à changer l'autre, mais laisser tomber certaines de nos "règles" pour s'ouvrir à l'autre. Parce que les émotions ne sont pas le contraire de la pensée: les deux peuvent cohabiter dans un même cerveau», soutient Daniel Tammet.

Dans un coin, Koroguine (qui renvoie au véritable Mikhaïl Botvinnik), «l'homme parfait» selon le régime - distant, cartésien, voire machinal. Il a intellectualisé les échecs et préfère la plupart du temps se retrancher derrière ce qu'il connaît plutôt que de faire face à la réalité.

«Le K du nom de famille du personnage évoque le doré, donc l'idée de champion, dans ma tête. Il est froid et imposant, Koroguine, parce qu'il a peur de montrer ses émotions.»

Dans l'autre coin, le jeune prodige Gelb (c'est-à-dire Mikhaïl Tal). Naïf ou un brin manipulateur à ses heures? L'auteur laisse planer le doute dans l'esprit du journaliste - et du lecteur. 

«Mishenka n'en demeure pas moins vert. Le vert de l'espoir.»

Car si les échecs s'avèrent une métaphore de la vie, ce match entre Koroguine et Gelb, lui, en est une de l'URSS tendue entre les relents des goulags et du stalinisme et le désir de passer à autre chose, qui mènera des années plus tard aux glasnost et perestroïka de Gorbatchev...

«Les échecs y sont un sport national, un lieu d'expression pour le peuple, qui peut se permettre de commenter les coups des joueurs, de les remettre en question. Toute autre forme de critique était alors impossible, pour les gens», rappelle l'écrivain.

Des chiffres, des lettres et des projets en français

Daniel Tammet s'est ouvert à l'aspect social du dialogue en lisant. D'abord des dictionnaires et des encyclopédies («étant donné que je ne comprenais pas les émotions»), puis Tintin «pour les images et pour voir comment une histoire se construit».

À 13 ans, un professeur d'anglais sensible à sa nature et ses possibilités lui fait découvrir Shakespeare. «Ses personnages plus grands que nature, exagérés dans leurs émotions, m'ont par la suite amené à comprendre les nuances.»

La poésie de l'Australien Les Murray, lui-même autiste, lui ouvre aussi de nouveaux horizons.

Il continue pourtant à voir la poésie d'abord et avant tout dans les chiffres, sa «langue maternelle». Le 14 mars 2004, à 25 ans, il récite 22 514 décimales de Pi devant public au Musée de l'histoire des sciences d'Oxford, pendant un peu plus de cinq heures.

Les rêves de Gelb (capable de reproduire ensuite une partie d'échecs «jouée» en dormant) dans Mishenka ne sont pas sans faire écho à celui que Daniel Tammet a alors vécu.

«Le nombre Pi m'a fait le même effet de bien-être, la nuit avant ma récitation. C'est à travers la musique de ces chiffres, de cette expérience qui allait pour moi bien au-delà d'un record, que j'ai compris que je pouvais entrer en communication avec les gens à ma manière.»

Ce contact initié avec les chiffres, il a eu envie de le poursuivre en faisant de plus en plus de place aux mots dans sa vie. Près de 10 ans après son autobiographie (Je suis né un jour bleu, 2007), il lance donc un premier roman.

«Aujourd'hui, je ne peux qu'espérer que d'autres autistes comme moi prendront la parole, parce que contrairement à ce que plusieurs peuvent penser, nous sommes non seulement capables d'absorber beaucoup d'informations, mais nous sommes aussi capables de créer à partir de toutes ces données mémorisées.»

S'il écrit en anglais, Daniel Tammet se surprend de plus en plus à «penser en français». «C'est ma faute, ça!» lance en riant doucement son conjoint, Jérôme Tabet.

L'auteur évoque la possibilité d'écrire son prochain livre directement dans la langue de Jérôme. «Peut-être pas un roman, mais pourquoi pas un recueil de nouvelles? Je n'ai encore jamais écrit de nouvelles.»

Ni d'albums pour enfants ni de pièce de théâtre. Autant de projets que le couple (Jérôme Tabet est photographe) énumère et envisage de concevoir à deux, portés par leurs souvenirs de la pièce 887 de Robert Lepage, qu'ils ont pu voir au Centre national des arts.

«Il y avait un titre fait de chiffres et une réflexion sur la mémoire et l'enfance qui avaient tout pour me plaire, mentionne Daniel Tammet dans un sourire éclatant. J'ai été très touché par le fait qu'il ait pu créer une oeuvre d'art à partir de son vécu. C'est ce que j'essaie moi-même de faire, en toute humilité.»

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