Identités en mouvement

Kim Thúy et Dimitri Nasrallah étaient enfants quand ils ont dû respectivement... (Archives AFP)

Agrandir

Archives AFP

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page

Kim Thúy et Dimitri Nasrallah étaient enfants quand ils ont dû respectivement fuir le Vietnam et le Liban. Le journaliste allemand Wolfgang Bauer a quant à lui tenté de traverser la Méditerranée tel un réfugié syrien. Regards croisés sur la migration et ses nombreux visages.

Kim Thúy: tel le Petit Poucet

L'écrivaine Kim Thuy... (Martin Chamberland, La Presse) - image 3.0

Agrandir

L'écrivaine Kim Thuy

Martin Chamberland, La Presse

À l'instar du Petit Poucet, Kim Thúy marque sa trajectoire d'écrivaine un roman à la fois. Individuellement, chacun permet de suivre les mouvements de son coeur et de son âme (voire de son estomac!) entre son Vietnam d'origine et son Québec d'adoption. Ensemble, Ru, mãn et Vi, sa plus récente offrande, deviennent autant de facettes de la réalité de la migration. Pas étonnant que Vi, le prénom de sa nouvelle héroïne, soit partie prenante du mot vie.

En vietnamien, Vi signifie «Précieuse minuscule microscopique», alors que la Vie, «celle avec un grand V, est immense, infinie», fait valoir Kim Thúy. 

«On pourrait donc croire que le prénom de mon héroïne entre en contradiction avec la Vie. Et pourtant, la Vie est faite d'une multitude de petites choses, qui n'existent pas sans contradiction ou juxtaposition. On ne peut pas apprécier la paix si on n'a pas vécu la guerre, vu le sang couler sur sa terre... Et on peut avoir toute la liberté du monde et ne pas savoir quoi en faire!»

Vi fuit donc le Vietnam avec sa mère et ses frères. Son père, lui, reste derrière. Après avoir atterri au Québec, Vi étudie en droit (comme l'auteure, d'ailleurs), travaille en Asie, rencontre Vincent. Elle finit par en oublier ce père qui ne les a jamais rejoints. Jusqu'au jour où elle retourne dans son pays natal et doit faire des choix par et pour elle-même pour la toute première fois.

L'importance d'apprendre

Avec cette nouvelle pierre, Kim Thúy souhaitait témoigner de «l'importance de l'apprentissage». À l'école et au sein de la famille, certes, «mais aussi celui qui se fait au contact des personnes qu'on rencontre sur notre chemin, pour peu qu'on s'ouvre à ces gens».

«Un proverbe vietnamien dit que lorsqu'on fait un pas, on revient avec un panier, renchérit-elle. Moi, j'ai eu la chance d'être "portée" par plein de gens différents qui ont garni mon panier, qui m'ont permis d'apprendre à connaître et comprendre le monde. À me connaître et me comprendre, surtout.»

Ainsi, Vi apprend-elle à aimer auprès de sa mère (dont la vision de son rôle de femme se teinte des traditions vietnamienne et française) autant que de Hà, plus américaine et moderne, «plus libérée mais plus endommagée aussi». Elle se définit par rapport à Jacinthe, avec qui elle étudie. Et réalise, à travers sa relation avec Vincent, qu'elle croyait se connaître.

«Des fois, ça prend un regard extérieur pour nous donner la chance de comprendre qui on est, soutient Kim Thúy. Parce qu'assimiler le sens de ce qui nous arrive exige du temps. C'est la même chose avec les mots: j'en connais de plus en plus à force de lire, mais il faut que j'en absorbe l'essence pour pouvoir les utiliser dans mes livres, pour aller au bout de leurs possibilités.»

La quadragénaire ne cache pas non plus espérer faire comprendre «le handicap du privilège» par le biais du père de Vi. «Cet homme n'a jamais eu à faire d'efforts, puisque sa mère puis son épouse, entre autres, ont toujours devancé ses besoins. Il n'a jamais eu à développer son muscle du désir. Pourtant, à mes yeux, il n'y a rien de pire que de ne pas avoir de raison pour se lever le matin! Il devient alors si facile d'être dans la vie sans vivre...»

Or, soutient-elle, une personne, voire un pays, peut changer. Si bien que les trajectoires parallèles de Vi et de son père renvoient audit muscle du désir, que chacun doit entraîner pour parvenir à repartir à zéro. Entre rédemption et renaissance.

Kim Thúy sera de passage à la Librairie du Soleil d'Ottawa, le 28 avril, à 17h.

Dimitri Nasrallah: mémoire et oubli

Dimitri Nasrallah... (Courtoisie) - image 5.0

Agrandir

Dimitri Nasrallah

Courtoisie

Un garçon de six ans, son père et le Liban déchiré par la guerre civile. Voilà la prémisse de Niko, deuxième roman de Dimitri Nasrallah.

«Ce que je décris du quotidien de Niko dans l'appartement familial de Beyrouth, c'est le décor de mon enfance pendant la guerre. Ma vie, c'était ça: je ne pouvais pas aller à l'école, je passais mes journées dans le salon à regarder la télé et on descendait dormir au sous-sol, au cas où le quartier serait bombardé pendant la nuit», relate l'homme, né au Liban en 1977 et aujourd'hui établi à Montréal.

Face à la mort, Niko et son baba Antoine vont fuir ensemble. Vers Chypre, puis la Grèce. Seront séparés. Poussé par son père qui veut le voir s'éduquer, le premier s'envole vers le Québec. Poussé par le vent, le second dérive jusqu'en Amérique du Sud. Le regard tourné vers le passé, craignant d'oublier d'où il vient, le fils ne cherche pas (ni ne parvient) à se transplanter dans sa terre d'accueil. Ballotté par monts et par vaux, son père atterrit à des milliers de kilomètres de lui, ne se souvient plus de rien et, du coup, doit (ou a la chance de) se recréer des souvenirs. 

Entre réalisme et onirisme, mémoire et oubli, Niko de Dimitri Nasrallah traite entre autres de reconstruction et de lâcher-prise.

«Adopté» par sa tante Yvonne et son mari Sami, déjà installés dans un minuscule appartement de Montréal, Niko se frotte rapidement au concret d'un quotidien où il n'a plus de repères. 

«Je suis moi-même arrivé au Québec à l'âge de Niko et à peu près à la même époque que lui dans le roman. La sincérité de ce qu'il vit tient au fait que j'ai aussi mis plusieurs années à trouver ma place, ici», souligne Dimitri Nasrallah dans un français fluide où se glissent quelques mots en anglais, lorsqu'il veut préciser sa pensée.

Antoine, lui, perd tout: emploi et commerce, femme et maison, puis pays et fils. Et la mémoire. Comme si couper les ponts rendait du coup sa migration plus facile à gérer sur le plan émotionnel.

«C'est vrai qu'il y a quelque chose de symbolique dans l'amnésie du père. Mais je voulais aussi dresser un parallèle contemporain avec L'Odyssée d'Homère», fait valoir l'auteur.

En explorant ainsi la relation père-fils, Dimitri Nasrallah aborde le fait que «l'expérience de migrer a été bien différente et plus difficile» pour ses parents.

«Pour l'enfant que j'étais, tout quitter ouvrait des possibilités. Pour mes parents, c'était plus une affaire de sacrifices, de prendre une décision très rapidement, presque par instinct de survie, sans avoir le temps d'envisager toutes les conséquences ni savoir où ce mouvement mènera... Cela dit, je leur ai toujours été reconnaissant d'avoir fait ça pour nous.»

Niko est paru en version originale anglaise en 2011 et avait alors reçu le prix Hugh-MacLennan (créé par la Quebec Writers' Federation pour encourager et promouvoir la littérature de langue anglaise au Québec). Dimitri Nasrallah sait que la publication récente de la version française fait aujourd'hui écho à l'actualité. 

«Niko résonne plus encore maintenant, à cause de la crise des réfugiés syriens qui empruntent la même route que ma famille, il y a environ 30 ans...»

Wolfgang Bauer: dans la peau d'un réfugié

Le journaliste indépendant allemand Wolfgang Bauer... (Courtoisie) - image 7.0

Agrandir

Le journaliste indépendant allemand Wolfgang Bauer

Courtoisie

Pour témoigner de la crise des réfugiés syriens, le journaliste indépendant allemand Wolfgang Bauer a tenté de traverser la Méditerranée dans l'espoir d'atteindre l'Europe en 2014. Il a été kidnappé par la bande d'un passeur rival au sien. Abandonné sur une île. Arrêté deux fois. Et témoin de ce que l'homme peut avoir de plus «animal».

«Dans des conditions extrêmes comme celles-là, on est inévitablement témoin du meilleur et du pire. On réalise surtout que le vernis de civilisation s'écaille vite, que la ligne devient très mince entre ce que les gens considèrent correct ou non de faire.»

Franchir la mer s'avère le récit percutant de son périple.

«J'étais insatisfait des reportages que je voyais et lisais sur les migrants qui arrivaient en Allemagne, soutient-il. Leurs histoires me paraissaient trop belles pour être vraies. En racontant que tout s'était bien déroulé, peut-être cherchaient-ils à se protéger, à occulter ce qu'ils avaient eu à endurer... J'ai pour ma part éprouvé le besoin de m'infiltrer pour rapporter les faits.»

Le quadragénaire avait un avantage: à force de couvrir la guerre en Syrie, notamment pour l'hebdomadaire Die Zeit, il y avait établi des contacts, noué des liens. En compagnie du photographe Stanislav Krupar, il a ainsi pu se greffer incognito au groupe avec lequel son ami Amar fuyait son pays en passant par l'Égypte.

Sans être conscient de «tous les dangers», avoue l'Allemand avec le recul, il n'en avait pas moins mis en place, avec son entourage professionnel, un filet de sécurité, incluant des avocats en Égypte et en Italie au cas où son collègue et lui seraient arrêtés.

Par-delà les rapts, les tentions liées à l'attente, la possibilité d'y laisser sa peau, demeure l'image d'une plage, d'un bateau et de tous ces gens se ruant vers l'embarcation avec l'énergie du désespoir, certains laissant des enfants derrière.

«En une fraction de seconde, ils avaient oublié toute leur humanité... Assister à une telle scène, c'est probablement ce qui m'a le plus marqué», soutient celui qui a remporté en 2015 le prix Jean-Marin des correspondants de guerre pour son reportage sur les réfugiés syriens.

Cela n'a pas empêché Wolfgang Bauer d'avoir peur. Mais pas aux moments où on pourrait le croire.

«J'avais déjà été entouré par la mort, quand j'ai couvert les débuts du conflit qui dure depuis cinq ans en Syrie. J'ai développé des mécanismes pour composer avec ça. Et puis, tant que nous étions en groupe, ça allait, puisque nous pouvions nous faire confiance. Dans une telle entreprise, le groupe est d'ailleurs crucial! explique-t-il. Non, c'est quand je me suis retrouvé en prison à Innsbruck, seul, tenu à l'écart du groupe, que je me suis senti le plus vulnérable, en fait.»

Vivre sans papier prouvant son identité, voire son existence, et observer l'Europe de l'autre bout de la lorgnette a été «une expérience décillante» pour le journaliste.

Ce dernier confie avoir été «profondément choqué» de réaliser qu'au Danemark et en Allemagne, d'aucuns (chauffeur de taxi ou contrôleur de train, entre autres cas relatés dans Franchir la mer) n'éprouvent «aucun scrupule à exploiter la misère des autres».

Tout en étayant les raisons de cette crise humanitaire et en la décrivant de l'intérieur, Wolfgang Bauer n'hésite pas à pointer du doigt: «Je ne vois pas de solution politique à court terme, mais je demeure convaincu que nous sommes tous collectivement responsables de ces morts qui s'accumulent.»

Partager

publicité

publicité

Les plus populaires

Tous les plus populaires
sur lapresse.ca
»

publicité

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer