Livres et liberté: Tête première dans la mer

À l'occasion du 37e Salon du livre de l'Outaouais, qui se déroule... (Courtoisie)

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Courtoisie

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Le Droit

À l'occasion du 37e Salon du livre de l'Outaouais, qui se déroule jusqu'à dimanche, trois invités d'honneur ont pris la plume autour du thème de la liberté afin de proposer aux lecteurs du Droit un texte inédit et exclusif. Grande voyageuse devant l'Éternel, Julie Huard a lancé Paysâmes et miroirs du monde en novembre dernier, pour rendre compte de ses nombreuses rencontres faites aux quatre coins de la planète. Elle représente les auteur(e)s de l'Outaouais au SLO.

***

Thomassin 32. Le coq chante. Même dans la nuit d'encre. Plusieurs chiens lui répondent et leur slam s'anime d'un coup. On ne sait plus qui gueule après qui. Le silence n'existe pas. C'est ainsi au pays. La vie est toujours pleine de cris, de radios, de voix créoles qui montent et qui dérapent, de pétarades à l'huile, de moteurs enragés et de klaxons qui font bombance. Ça pleut dans la tête. Et ça te fabrique une mousson touffue à l'intérieur.

Pourtant, Zéphirin marche sans bruit. On jurerait qu'un petit espace aérien sépare ses tongs du sol. Il glisse comme un canot sur une soie d'eau. Presque invisible. Et personne ne sait que la poésie ravit son coeur.

Au coin de la table de cuisine, je me rassemble. Si loin des sarcelles et d'un long hiver. J'arrive ici, pas à pas. Encore coagulée de tracas et l'âme à dégommer au plus vite. Un fumet de feu de paille arpente l'air et je me sens loin. Loin du temps, loin de moi. En décalage de mon propre sang. À la recherche d'une boule de bonheur égarée sur la route.

Zéphirin marche, contourne ma chaise, prudent de ne pas bousculer mon accalmie. Parfois, les gestes, leurs tournures, suffisent pour parler de déserts ou de légèreté.

- La poésie, souffle-t-il, c'est la goutte d'eau qui tombe sur une terre aride.

Zéphirin compose des poèmes. En catimini. Et il se les grave en mémoire depuis sa tendre enfance à Petit-Goâve. Là-bas, derrière les casernes, il déclamait le fruit de ses tripes, espoirs et blessures confondus, à qui voulait bien entendre. Tout était alors possible. Comme si l'océan qui lèche cette ville lui avait fait cadeau d'une paire d'ailes et du plus vaste horizon.

- Dany? Dany Laferrière? M'entends-tu?

As-tu connu le petit Zéphirin lorsque tu grandissais dans la même vie que lui? Vos fenêtres se touchaient-elles du bout des doigts sur la rue Lamarre? Peut-être que le jus de mangue a maculé vos mentons jusqu'à vos torses à la même minute près et que vous n'en avez pas essuyé la braise orangée avant que vos grands-mères, le soir venu, ne vous mettent le grappin dessus avec leur amour et leurs pains de savon blanc?

Sous le flamboyant, il me semble vous apercevoir en pleine partie de dominos, j'entends vos points d'exclamation et le claquement des pièces sur le bois du banc. Puis, après la sieste, je vous imagine tous les deux courir sur les quais, genoux poussiéreux, à la recherche d'une joie, une fourmi ou une idée, heureusement inconscients du temps perdu.

Toc. Un fruit mur tombe sur la terrasse. Le café noir se moule à ma gorge et doucement, ma peau s'entrouvre pour que s'y construise un nid, brindille par brindille, la liberté soudaine s'offrant à moi. Quelques heures se déroulent. Me pénètrent. Je m'accroche aux mots qui viennent comme à une liane. Certains s'égrènent. Puis d'autres se propulsent au ciel. Tantôt, dans mes yeux, un colibri est passé feuilleter des fleurs que je ne connais pas. Ses ailes vrombissaient comme les pages d'un livre qu'on fait défiler sous le pouce. J'ai ri. Des centimètres et des centimètres de temps neuf s'enroulent autour de ma taille tel un ruban. Un ruban rose. On ne refuse rien au rose. Alors je prends le chemin. Pour aller je ne sais où. Avec l'envie d'avoir chaud.

Et partout où je vais, j'emmène Bobin. Mon carat. Mon arc absolu. Je ne peux être sans lui dans la vie. Il ne le sait pas. C'est bien ainsi.

«Ceux qui nous sauvent de notre vie ne savent pas qu'ils nous sauvent», dédicace-t-il.

Le lire m'incendie. Jusqu'à la raison d'être. Même longtemps après que mes sens aient aspiré l'essence de sa parole, je continue à entendre ses murmures effilés, tendres. De ceux qui éclaboussent, qui tendent à nos lèvres des éclairs de fièvre ou de lait. Et que l'on boit pour ne jamais oublier la bonté. L'origine. Bobin sait me prendre dans ses bras vastes, prodigieux brasier, pour élever ma flore. Pour écarquiller le pouvoir que j'ai d'exister. Et me rappeler à la nudité. Il m'apaise dans l'agitation et la férocité du monde. Sait réchauffer l'hiver qui, sans cesse, me recouvre. Et le soir, il glisse à mon cou des perles blanches que je n'enlève pas pour dormir.

Zéphirin dit que les vrais sages ne savent pas qu'ils sont sages. C'est comme ça. Il replace paisiblement le livre sur ses genoux. Je le regarde, j'inspire. Et n'ai d'autre choix que de croire, en cette seconde précise, que Zéphirin, tout comme Bobin, sont les figures de proue qui m'invitent à plonger à leur suite, tête première dans la mer.

***

L'auteure Julie Huard au SLO

  • Julie Huard sera en tête à tête avec Martin Vanasse vendredi, à 18h, place Yves-Thériault.
  • Elle prendra également la parole lors d'une table ronde sur La liberté, revue et corrigée par les femmes!. La discussion, prévue samedi à 16h30 place Yves-Thériault, réunira Monia Mazigh (Du pain et du jasmin, David) et la représentante de l'Ontario français, Michèle Matteau (Le Long Hiver du jardinier, L'Interligne).

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