Il était une foi Yann Martel

Yann Martel... (Erick Labbé, Archives Le Soleil)

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Yann Martel

Erick Labbé, Archives Le Soleil

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Le phénomène de la foi continue d'interpeller et d'inspirer Yann Martel. Après L'Histoire de Pi et Béatrice et Virgile, le voilà qui porte cette fois ses réflexions sur les mystères de la foi, sur les liens unissant hommes et animaux, de même que sur le rapport à la modernité jusque sur les plateaux des Hautes Montagnes du Portugal, «pas tant un lieu géographique que le lieu du lâcher prise», évoque l'auteur.

Son troisième roman est traversé par trois histoires et trois époques. Entrevue autour de trois idées fondamentales et intimement liées, développées par un auteur au sommet de son art.

Questions de foi...

Il y a d'abord Tomás. Qui a perdu sa femme, leur fils et, du coup, tous ses repères. Et qui plaque tout, poussé par la rage, dans l'espoir de retracer dans lesdites montagnes portugaises un vieux crucifix qui pourrait lui apporter une certaine renommée dans le milieu muséal où il évolue en cette année de 1904.

Puis, Eusebio, dont la conjointe Maria dresse de fascinants parallèles entre les Évangiles et les romans policiers d'Agatha Christie. Et à qui une autre Maria demandera d'autopsier le corps de son mari pour lui raconter comment ce dernier a vécu. Nous sommes alors au milieu des années 1930.

Et Peter, sénateur canadien récemment devenu veuf, qui cherche à donner un sens aux années qu'il lui reste à vivre. Ce qu'il fera au côté d'Odo le chimpanzé, qu'il adopte à la suite d'un voyage aux Etats-Unis, avant de transplanter ses racines portugaises au pays de ses ancêtres dans les années 50.

«À l'ère où nous sommes enclins à penser comme des ordinateurs, à vouloir tout raisonner et comprendre à partir de la science, le phénomène de la foi m'intrigue. Qu'on croie en certaines choses pour lesquelles il n'existe pas de preuves me fascine», explique celui qui a grandi dans un foyer laïc.

Ses trois personnages incarnent ainsi autant de relations différentes avec Jésus. Tomás est en rupture avec Dieu; Eusebio, médecin légiste de formation, teste sa foi face à la mort; et Peter, lui, choisira de vivre tel un disciple auprès d'Odo.

Il a ciselé son roman à partir «d'éléments archéologiques, des idées vieilles de près de 30 ans», comme cette image d'un crucifix qu'on déménagerait d'un village à un autre. Or, ce crucifix, Yann Martel l'a finalement plutôt suspendu au mur d'une petite église dans le tout aussi petit village de Tuizelo.

Un crucifix sur lequel - le lecteur s'en doutera rapidement - Jésus emprunte des traits à un chimpanzé.

«De nos jours, je ne considère pas cette idée choquante, se défend Yann Martel. Elle aurait peut-être troublé à l'époque de nos grands-parents, plus pratiquants, mais plus maintenant.»

... d'homme et d'animal...

S'il a notamment fait la part belle au tigre dans L'Histoire de Pi, l'auteur donne donc aujourd'hui un rôle essentiel à un chimpanzé.

«Nous sommes devenus cyniques par rapport à notre propre espèce humaine, alors que nous avons encore tendance à idéaliser l'animal, mentionne-t-il. Nous avons aussi tendance à projeter beaucoup sur les animaux, à leur prêter des qualités spécifiques, voire des intentions: le lapin est craintif, le tigre est sauvage, etc.»

Le chimpanzé a, pour sa part, ceci de particulier qu'il partage un bagage génétique avec l'humain. Il devenait ainsi plus vraisemblable, de l'avis de M. Martel, de le mettre en croix.

«Pour moi, il y a là symbole, fait-il valoir. Nous sommes en train de nous crucifier en tant qu'espèce, de nous exterminer nous-mêmes, en mettant à mal l'avenir de la planète et des animaux.»

... de vie, de mort et de modernité

Chacun des trois personnages mis en scène par Yann Martel pratique un métier à caractère scientifique. Ou pour lequel il a dû, du moins, développer son esprit critique.

Eusebio a quant à lui également développé une passion pour les romans policiers d'Agatha Christie. Et c'est sur cette base que son épouse Maria débattra des notions de bien et de mal, de meurtre, de victime et de coupable dans certains des passages les plus brillants du roman. 

«Le sort réservé à Jésus ressemble au meurtre d'un innocent, soutient Yann Martel. Il est quand même curieux qu'on ait oublié qui est responsable de sa mort...»

À ses yeux, le seul genre moderne qui, du coup, s'apparente aux Évangiles, c'est le roman policier. Et, dans ce registre, «Agatha Christie demeure l'auteure ayant le plus vendu de ses romans et la plus connue!»

Par ailleurs, si Tomás se déplace en voiture en 1904, Peter déménagera pour sa part dans une maison de campagne privée d'électricité et de téléphone, quelque 50 ans plus tard.

Tout cela était délibéré, de la part de Yann Martel, qui souhaitait de cette manière revoir la notion même de modernité. «En étant plus isolé, Peter plongera plus profondément dans la vie.»

En cette époque de contacts virtuels, il y a d'ailleurs là matière à réfléchir à nos sens, selon l'écrivain.

«Le lapin n'entend pas au-delà de 500 mètres parce qu'il n'a pas besoin d'avoir une ouïe plus aiguisée pour avoir le temps de prendre la fuite à l'approche d'un prédateur potentiel. S'il entendait plus loin, il serait constamment et inutilement stressé.»

«Nos sens physiques sont limités, ils ne sont pas adaptés à être constamment sollicités, renchérit Yann Martel. Si nous gagnons en connaissance, en étant conscients de tout ce qui se passe ailleurs dans le monde, nous devenons obsédés, inquiets, tout le temps sur le qui-vive. Ça dénature notre rapport au monde qui nous entoure, nous empêche de profiter de ce qui est là, maintenant, à côté de nous.»

Dans sa vision des choses, le livre, plus ou moins tenu à bout de bras, crée dès lors «un espace propice à la détente».

Et un lieu de lâcher prise pouvant transporter le lecteur jusqu'aux Hautes Montagnes du Portugal.

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