Bonsoir la muette: peur palpable ***

Le DroitValérie Lessard 3/5

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Ç'aurait pu s'apparenter à une séance de reddition de comptes.

Or, de «l'espace maternel [...] resté béant» et des attouchements paternels subis en silence, France Martineau est parvenue à étoffer un texte où s'expriment autant les manques et trop grandes marques d'affection endurés enfant, que la réflexion sur les jeux de miroir de sa propre mémoire, la folie dont on la dit atteinte, l'impureté ressentie. Les souvenirs qu'elle (s')imagine.

«Sans agresseur qui en garde la mémoire, les agressions existaient-elles encore?» soulève-t-elle.

Dans Bonsoir la muette, il y a donc cette liberté aux «airs de négligence» parentale, ainsi que la violence des coups portés par P. sur M., comme sur elle, France. Une peur, surtout, que l'auteure rend pleinement palpable. «Blottie sous le lit, les bras enlacés autour de ma tête trop lourde, je ne dois rien laisser dépasser, pour que je disparaisse à la vue.» Une peur qui entraînera le besoin viscéral pour la fillette de se protéger de M., cette mère qui n'aura su prendre soin de ses enfants. «Lorsqu'il m'arrive encore aujourd'hui de prononcer le nom Maman, les sons se perdent de façon dérisoire dans le vide.» Mais aussi de P., de ses mains sur elle, en elle, notamment dans la bibliothèque familiale, alors qu'il est supposé travailler à sa thèse...

La petite France en deviendra muette. Littéralement. Pendant un an. Puis anorexique à l'adolescence, convaincue «que chaque bouchée risque de provoquer un malheur» pour les siens. Enfin, suicidaire.

Aujourd'hui, c'est par les mots que la professeure de linguistique de l'Université d'Ottawa et spécialiste de la langue française exorcise les maux de son enfance. Qu'elle dresse le portrait d'une époque, des classes sociales en action dans le Hull des années 1960 et 1970, entre autres. Qu'elle s'interroge sur les agressions et nombreuses infidélités commises par P., ayant plongé M. «à son corps défendant, dans la réalité». Qu'elle compose avec le doute qui l'a longtemps habitée, après avoir rompu les liens avec sa famille et trouvé réconfort dans la normalité, tenant le passé à l'écart en s'abrutissant de travail.

Et qu'elle réussit à se réapproprier son droit de parole, dans un dernier chapitre particulièrement bouleversant.

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Bonsoir la muette, de France Martineau

Les Éditions Sémaphore, 106 pages

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