L'imaginaire de Hallberg enflammé par New York

Garth Risk Hallberg... (Courtoisie)

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Garth Risk Hallberg

Courtoisie

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À 24 ans, Garth Risk Hallberg a pondu la première scène d'un roman qu'il était pourtant «convaincu que personne ne lirait». Douze ans plus tard, City On Fire a provoqué une surenchère parmi les éditeurs aux États-Unis, les droits en étant vendus près de 2 millions $ à la maison d'édition Knopf, et ce, avant même que le trentenaire ait mis le point final à son foisonnant pavé de quelque 1000 pages. Dans lequel il est question de couples mixtes, d'homosexualité, de jalousie et d'infidélités (entre autres à soi-même); de musique punk, d'anarchie, de drogues et de nihilisme; de l'héritage du Vietnam et de mouvances identitaires; de richesse, de chaos et de la possibilité de (se) reconstruire. Tout ça, sur fond de feux d'artifice, de tentative de meurtre, de blackout et d'années 1970.

Dans la nuit du 13 au 14 juillet 1977, New York a (vraiment) été plongée dans le noir total. Pendant que la ville est mise à sac, les nombreux héros de City On Fire, eux, pourraient bien profiter de ce blackout pour voir plus clairement qui ils sont. Et où ils s'en vont.

Récemment séparés, Keith et Regan (riche héritière du clan Hamilton-Sweeney) partent ensemble à la recherche de leurs enfants dans les rues pleines de danger.

Mercer (qui est Afro-Américain) et Jenny (aux racines vietnamiennes) tentent de sauver la vie d'un inconnu happé par le véhicule qu'ils ont emprunté pour retrouver William, l'amant de Mercer et frère de Regan, dans la ville en pagaille. 

De son côté, le jeune Charlie tente de convaincre l'inspecteur Larry Pulaski d'une menace anarchiste qui pèserait encore sur New York. Et sa meilleure amie Samantha, victime d'un coup de feu lors du Nouvel An, demeure pour sa part dans le noir de tout ce qui est en train de se passer autour d'elle. 

Trajectoires filantes

La trajectoire filante de la jeune femme de descendance italienne et issue d'une lignée d'artificiers de père en fils, marque un important point de rupture entre tradition et modernité, en quelque sorte.

«Sam et le métier de son père, dont elle ne veut rien savoir, sont à mes yeux une métaphore du propos même du roman», confirme Garth Risk Hallberg, joint à Paris où il enchaîne les entrevues en lien avec la sortie de son roman en version française, chez Plon.

«Carmine s'accroche au passé et perd ses contrats au profit d'entreprises préconisant l'utilisation de l'ordinateur. Sam, quant à elle, s'inscrit en porte-à-faux avec cet héritage dont elle prend ses distances notamment en se fondant dans la scène punk en plein essor dans les années 1970», renchérit-il.

Ainsi, la «ville en feu» du titre (que Plon a pourtant décidé de ne pas traduire... en français), c'est New York. Le lieu «de tous les possibles», qui attirait déjà le jeune Garth Risk Hallberg grandissant en Caroline du Nord. Adolescent et lui-même grand amateur de musique underground, il s'y rendait régulièrement, pour se frotter à sa vie grouillante sur les trottoirs, à ses scènes culturelles inspirantes. 

«J'ai toujours senti que New York était l'endroit où je devais être, que là était ma place», soutient celui qui réside à Brooklyn depuis près de 10 ans maintenant, avec sa conjointe et leurs deux fils.

Une ville sans ses tours

Le moment qui a déclenché l'écriture de City On Fire remonte toutefois à 2003, avant son installation là-bas. Garth Risk Hallberg retournait alors à New York pour la première fois depuis les attentats du 11 septembre 2001. De l'autobus Greyhound dans lequel il prenait place, il a redécouvert l'horizon urbain de la ville «sans ses deux plus hautes tours».

À l'instant précis où le skyline new-yorkais se révélait à son regard, son iPod faisait de façon tout à fait aléatoire, mais fort à propos, résonner la pièce (écrite en 1976) Miami 2017 (Seen The Lights Go Out On Broadway) de Billy Joel, évoquant la lente destruction de la Grosse Pomme dans ses oreilles.

«D'hier au moment présent, paysage et musique concordaient à créer cette impression que danger, chaos et peurs sont indissociables de liberté, création, possibilités et espoir. Et à faire de la "collision" entre ces deux forces contraires la prémisse de mon histoire», raconte l'auteur.

Avant même que la chanson de Joel soit terminée, sa tête était déjà pleine de plusieurs des personnages qui, aujourd'hui, peuplent son roman: «Keith, Amory, Charlie, Sam, Richard...» énumère-t-il, à l'autre bout du fil.

Et avant même de contacter l'ami qu'il devait rejoindre à son arrivée au terminus, Garth Risk Hallberg s'est retrouvé à Union Square, en train de noter «furieusement» la scène qui allait mettre le feu à son imaginaire... quatre ans plus tard.

«Je me sentais comme une borne-fontaine quand la pression la fait exploser: j'étais là, au milieu de la foule, à écrire dans mon carnet comme si ma vie en dépendait cette scène où Keith réfléchit aux possibilités et conséquences d'investir dans New York au moment même où les finances de la Ville sont sens dessus dessous. Il rencontre ensuite Amory, qui sait qu'il est dans le pétrin à cause de ses mauvais choix...»

Pour lui, City On Fire tient à ça: aux possibilités de progrès, de création et d'affranchissement, voire d'enrichissement, que sous-tendent les périodes de destruction, de fragilité et de désordre généralisé.

Cela dit, dans le doute, il s'est longtemps abstenu.

«J'étais certain que personne ne voudrait lire, et encore moins publier, un roman aussi long, avec d'aussi nombreux personnages, les liens qu'on devine entre eux, les sauts dans le temps que je me permets ici et là, etc.» mentionne le trentenaire qui apprécie - ô surprise! - les séries télévisuelles s'étendant sur plusieurs saisons.

Au moment de reprendre, il a dû se faire sculpteur pour départager ses protagonistes.

«J'ai réalisé que du bloc de marbre que certains d'entre eux formaient dépassaient des jambes et des bras qui n'appartenaient pas nécessairement à une seule et même personne, raconte-t-il. Ça explique toutefois les parentés émotionnelles qui existent entre des personnages qui ne sont pourtant pas de la même famille à la base.» 

Distance temporelle

Garth Risk Hallberg, qui est né en 1978, ne croit pas que ce soit lui qui ait choisi de camper l'action de son roman dans les années 1970.  «C'est plutôt la décennie qui m'a choisi», croit-il.

Or, l'auteur ne cache pas qu'écrire sur une période que l'on a vécue seulement par procuration permet évidemment «une liberté d'imagination beaucoup plus grande».

«Dès lors, ça ne devenait pas pour moi une question de précision historique autant que d'authenticité.»

Au cours de ses années de travail, il avait donc comme routine d'écrire le matin, puis de se rendre à la bibliothèque municipale de New York, en après-midi, pour «malgré tout» vérifier qu'il n'était «pas tout à fait dans le champ», entre autres sur la pyrotechnie, le fameux blackout et sur la crise financière.

«Pendant plusieurs mois, pour ne pas dire quelques années, j'ai passé plus de temps à me plonger dans les éditions du New York Times de 1977 que dans les éditions du jour! clame-t-il en rigolant. C'était une manière de m'imprégner de l'époque, de son rythme, des événements qui façonnaient la psyché de gens, à ce moment-là.»

Extrait de «City On Fire»

«À cause de la crise fiscale, la Ville avait changé de fournisseurs et, pour la toute première fois, ces feux d'artifice étaient mis en scène par un ordinateur. Quelle différence, se demanda Robert, s'il y avait des robots plutôt que des hommes dans les bateaux, et si c'étaient eux qui allumaient les mèches? Mais alors, ne perdait-on pas une certaine nuance, une certaine touche humaine? Et l'ordinateur veillerait-il à faire parvenir aux radios un programme musical accordé aux détonations? [...] Et soudain, son instinct de journaliste se réveilla, frémissant, car il vit là le véhicule qu'il attendait, l'histoire manquante. L'Histoire, le théâtre, le destin, l'impermanence, le désastre, la politique, la ville, le tout bien tassé dans une unique fusée promise à l'embrasement. De la musique pour les yeux: un feu d'artifice.»

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