Des ondes et des ombres

Sean Michaels a remporté, en 2014, le prestigieux prix Giller pour son tout... (Ulysse Lemerise, collaboration spéciale La Presse)

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Ulysse Lemerise, collaboration spéciale La Presse

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Sean Michaels a remporté, en 2014, le prestigieux prix Giller pour son tout premier roman, Us Conductors, aujourd'hui traduit en français. Entrevue avec celui qui, par la trame fictive de ces Corps conducteurs, a su recomposer à sa manière le parcours de Léon Termen, l'inventeur de l'intrigant thérémine, entre histoires d'amour et d'espionnage.

Sean Michaels a «vraisemblablement» rencontré pour la première fois le thérémine - fascinant instrument dont les ondes électriques musicales sont contrôlées par le mouvement des mains de ses interprètes - au Musée des sciences et de la technologie d'Ottawa.

Parallèlement, son père, qui a notamment travaillé pour Nortel dans la capitale fédérale, collectionnait les antiquités électroniques. «Pendant que je grandissais, je l'ai toujours vu penché sur l'un ou l'autre de ses trésors, se souvient-il. Si je n'ai jamais voulu devenir ingénieur, je suis demeuré fasciné par l'aspect magique des ondes. Pour moi, Termen possède donc quelque chose du sorcier.»

Ému par... Peter Pringle

Ainsi, «plus important encore», il a été «touché» par la voix de l'étonnante machine il y a environ 10 ans, alors qu'il roulait autour du lac Dow, en pleine nuit hivernale.

«Il faisait très noir et j'écoutais un aria à la radio. C'était magnifiquement beau et triste, particulièrement émouvant. Ce n'est qu'après la diffusion que l'animateur a mentionné qu'il ne s'agissait pas de la voix d'une soprano comme je le croyais, mais bien de quelqu'un qui jouait du thérémine [NDLA: nul autre que le chanteur devenu théréministe Peter Pringle]. J'étais subjugué! Le thérémine était donc bien plus qu'un drôle d'objet ou quelque chose de scientifique réservé aux geeks: c'était vraiment un instrument capable de faire ressentir des émotions!»

Or, ce n'est que quelques années plus tard que Sean Michaels a découvert l'histoire de Léon Termen, l'inventeur dudit instrument, de même que celle de Clara Rockmore, dont l'interprétation du Cygne de Camille Saint-Saëns demeure une référence et, surtout, dont Termen aurait été follement amoureux.

«J'avais envie d'écrire un roman avec un narrateur qu'on ne pourrait croire sur parole. Mais aussi une histoire d'amour peut-être vraie, peut-être inventée, avec un espion mêlé à tout ça, en plus d'un grand saut dans l'histoire... Bref, mes idées partaient dans tous les sens, et je doutais d'arriver à marier tout ça dans une seule et même oeuvre. Jusqu'à ce que Termen finisse par s'imposer dans mon esprit comme catalyseur.»

Car le Russe Lev Sergueïevitch Termen, plus connu sous le nom de Léon Termen, part en tournée en Occident, s'installe à New York où il enseigne le thérémine pendant une dizaine d'années, joue à l'espion pour le compte du NKVD (l'ancêtre du KGB), danse dans les boîtes de nuit et épouse en secondes noces une Noire, tout ça avant de disparaître mystérieusement en 1938. D'aucuns le croient mort, alors qu'il échoue dans un goulag... Sean Michaels en a aussi fait un adepte de kung-fu et un tueur...

Ce n'est pas tant une biographie de l'homme que le portrait d'une certaine époque que l'auteur dresse par la bande, dans Corps conducteurs. «Il s'agit en effet d'une époque foisonnante, effervescente quant aux idées et inventions nouvelles, l'émergence du jazz, de l'électricité, du communisme... Pour moi, le contexte dans lequel s'inscrit le parcours de Termen nourrissait mon écriture à plus d'un niveau.»

La nature de ce dernier aussi avait quelque chose d'inspirant. «C'était un homme très charmant, qui aimait sortir et qui était toujours ou presque entouré de femmes. Mais c'était également un homme qui fuyait ses responsabilités, qui ne tenait pas compte des conséquences de ses gestes», évoque Sean Michaels.

Termen entraîne d'ailleurs sa première conjointe, Katia, jusqu'aux États-Unis, où il l'abandonne à son sort pour se concentrer sur la commercialisation de son invention, cite-t-il en exemple. «Cette propension qu'il a à fuir ses obligations finira par le rattraper...»

Auteur responsable

Si son personnage n'a pas le sens des responsabilités, Sean Michaels a pour sa part pris les siennes très au sérieux.

Il a donc revisité New York, où il s'est cependant fait refuser l'accès aux appartements du dernier étage de l'hôtel Plaza où a séjourné Termen, raconte-t-il en rigolant.

Il a aussi tenu à se rendre en Russie, ce qu'il a pu faire grâce à une bourse du Conseil des arts et des lettres du Québec et... à des piges pour le Reader's Digest, entre autres. C'est ainsi qu'il a pu se promener dans les rues de Moscou et de Saint-Péters-bourg et camper une nuit dans la Kolyma, aux portes du goulag où Termen a été prisonnier.

«J'avais besoin de comprendre ces lieux, de les ressentir pour mieux les décrire. Il était hors de question que je me contente de copier les images d'un film ou d'un autre livre pour en parler!» soutient-il.

Cela dit, le Montréalais a dû, à un certain moment, «arrêter de faire des recherches» afin de créer son «propre Termen». Si bien qu'il reconnaît sans gêne qu'il ne sait pas tout de son sujet. 

«J'ai rencontré l'été dernier la thérémiste Lydia Kavina, qui me racontait à quel point Lev était sympathique et attentionné... Ce n'est certes pas le Lev que j'ai imaginé, en tout cas!» conclut-il en riant.

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