Dans les coulisses du journalisme de terrain

Ce n'est qu'à son retour à Kiev, après... (Olivier Pontbriand, Archives La Presse)

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Ce n'est qu'à son retour à Kiev, après son séjour dans le Donbass, que Frédérick Lavoie a senti qu'il avait matière à décanter et à partager.

Olivier Pontbriand, Archives La Presse

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Frédérick Lavoie ne se considère pas comme «un grand chevalier de l'information». Et se défend bien d'être un reporter de guerre. Mais à partir de son travail sur le terrain, lors du récent conflit en Ukraine, le journaliste indépendant a tenu à non seulement rendre compte de la réalité du métier, mais aussi des biais qui teintent souvent la couverture accordée à de tels événements. Entretien avec un reporter sans frontières. Et sans parti pris, sinon celui de l'information.

Quand il a atterri en Ukraine, en janvier de cette année, Frédérick Lavoie avait bel et bien envie de recueillir assez de matériel pour «peut-être» écrire un livre, en plus des articles qu'il allait signer de là-bas, en tant que pigiste pour La Presse, notamment.

Ce n'est qu'à son retour à Kiev, après son séjour dans le Donbass, qu'il a senti qu'il avait matière à décanter et à partager. Pour lui, l'Ukraine est devenu un exemple «pour expliquer les mécanismes pouvant mener à un tel conflit, pour décortiquer comment une série d'événements presque banals a pu prendre une telle ampleur, faire autant de morts».

Or, l'Occident a choisi de parler de ces morts, contrairement à tant d'autres, ailleurs. La Russie n'ayant pas particulièrement bonne presse, entre autres de ce côté-ci de l'Atlantique, les rédactions y étaient donc plus enclines à s'intéresser au sort de l'Ukraine et de la Crimée.

Ainsi, Frédérick Lavoie aurait pu se rendre au Yémen, en Centrafrique, en Syrie ou au Nigéria, où les populations sont elles aussi victimes de la guerre et du terrorisme. Le Québécois s'est plutôt envolé pour Kiev pour des raisons «arbitraires»: il parle russe, connaît le pays et sait qu'il pourra «rentabiliser [son voyage] et même en dégager un certain profit».

«C'est une facette du métier de journaliste indépendant qu'il m'apparaissait essentiel d'expliquer au public, soutient-il. Parce qu'il y a bel et bien une mécanique derrière mes propres motivations à couvrir certains événements plus que d'autres. La vie de pigiste est ce qu'elle est, et les gens doivent en être conscients.»

Et puis, le journaliste n'était pas sans savoir qu'en Ukraine, la ligne de front est somme toute clairement établie entre les positions ennemies et qu'il n'y serait pas considéré comme cible potentielle ou objet de négociations, voire d'instrumentalisation de la violence, en tant que correspondant à l'étranger, confie-t-il sans gêne, dans son livre.

«Je n'ai jamais eu envie de me mettre en scène, par mon travail», renchérit-il en entrevue.

C'est pourtant lui qu'on suit, dans Ukraine à fragmentation. Non pas parce qu'il se met en valeur, toutefois, mais bien parce qu'il articule toute l'information colligée pour la rendre intelligible; fait entendre les voix des uns et des autres; remet les faits et l'histoire du pays en contexte.

On le suit donc dans ses déplacements, ses questionnements, ses réflexions (notamment sur les «charognards» qui exercent pourtant, à la base, le même métier que lui). En train d'interroger des civils aux prises avec les impacts concrets du conflit; des intellectuels qui croient savoir ce qui a pu faire glisser leur contrée dans la guerre; des représentants des deux camps (rebelles pro-russes et Ukrainiens).

Il entraîne les lecteurs à sa suite dans les rues de Kiev, dans l'ancienne résidence de l'ex-président Viktor Ianoukovitch, dans les décombres du marché de Marioupol.

Sans oublier Donetsk, où Frédérick Lavoie assiste aux funérailles d'Artyom, âgé de «quatre ans, quatre mois et quatorze jours», le 18 janvier. Il photographie la scène, d'une absurdité quasi surréelle, de son petit cadavre gisant dans un cercueil ouvert devant sa famille éplorée... et un convoi de roquettes Grad (comme celle l'ayant tué dans le salon de sa maison).

Pour Artyom

Frédérick Lavoie écrivait depuis deux mois quand il a décidé de carrément «tout jeter» pour recommencer en adressant justement une longue lettre à Artyom.

«C'est vers lui que je pouvais me tourner pour expliquer les choses. En lui que je pouvais ancrer mon écriture. Parce qu'un enfant comme lui est la victime la plus innocente qui soit: personne ne souhaite qu'un jeune meure ainsi, à cause d'un missile mal dirigé; et aucun enfant, surtout à cet âge, ne veut, ni ne comprend la guerre.»

«Il va de soi que tu ne méritais pas de mourir. Tu mérites au moins de savoir ce qui t'a valu la mort», écrit le journaliste, en ouverture de récit.

Et c'est ce que Frédérick Lavoie réussit à faire. Pour Artyom. Pour lui-même. Pour nous tous.

Que d'autres guerres retiennent aujourd'hui l'attention des médias et de la population ne le dérange pas. «Pour toutes sortes de raisons et d'impératifs, on a très peu entendu parler des autres tragédies, au moment des soulèvements en Ukraine...» rappelle-t-il.

Ukraine à fragmentation incarne son humble désir de «peut-être» permettre au public et aux décideurs de «transposer à d'autres situations» ce qu'il met en lumière dans son récit. «Plus tôt on se parle, plus tôt on peut désamorcer la haine. Car je demeure convaincu que le conflit en Ukraine était évitable.»

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