Vivre ensemble sous la plume de Victoria Hislop

L'écrivaine britannique Victoria Hislop... (Courtoisie)

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L'écrivaine britannique Victoria Hislop

Courtoisie

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Il y a un peu plus de 40 ans, Famagouste scintillait, joyau chypriote parmi les stations balnéaires à la mode. Depuis l'invasion turque de 1974, la ville, bombardée, désertée et encerclée par des kilomètres de fils barbelés, est toutefois à l'abandon, envahie par la nature.

Famagouste la belle s'avère, surtout, interdite d'accès. Sauf par l'imaginaire, notamment celui de l'écrivaine britannique Victoria Hislop, qui relate, dans La Ville orpheline, la fuite de ses habitants. Et comment certains d'entre eux feront face à cet exil forcé.

«Chypre est un coin de l'Europe qui est toujours occupé par des étrangers. C'est une île divisée depuis plus de 40 ans, où vivaient en paix les Chypriotes turcs et grecs. Il s'agit d'un crime, à mes yeux», déclare Mme Hislop d'un ton ferme.

À l'été 1972, l'ouverture du luxueux hôtel Sunrise témoigne de l'attrait que Famagouste exerce sur les riches vacanciers d'Europe et d'ailleurs. Markus Georgiou y seconde avec une redoutable efficacité le propriétaire des lieux, Savvas. Ce qui n'est pas sans irriter l'épouse de ce dernier, Aphroditi. Qui finira toutefois elle aussi par succomber à son charme.

Le putsch grec puis l'arrivée des soldats turcs aux portes de Famagouste viendront cependant tout chambouler. Contrainte de prendre la fuite avec son mari, Aphroditi laisse son amant derrière. Un dieu grec, adoré par sa mère et sa maîtresse, qui cache néanmoins derrière son irrésistible charisme une réelle part d'ombre.

«Je ne me doutais pas du tout de ce que Markus deviendrait, dans les circonstances... avoue Victoria Hislop. Je l'ai inventé sans connaître cette facette sombre de lui qu'il a fini par révéler. C'est un homme dont je n'ai pas cerné tous les replis, je crois.»

Pendant que les habitants de Famagouste quittent tout en catastrophe, deux familles ayant jusqu'alors vécu sans heurts dans des maisons voisines s'y retrouvent coincées: les Georgiou et les Özkan. Ils devront s'entraider, pour survivre. Au meilleur et au pire de ce qu'ils sont, Grecs comme Turcs.

Histoires de femmes

Victoria Hislop campe des femmes au coeur de ses histoires. Et s'intéresse à leur façon de composer au quotidien, dans le concret de la vie, avec des décisions politiques prises, la plupart du temps, par des hommes.

Dans La Ville orpheline, il y a donc Aphroditi, mais aussi - et peut-être surtout - les mères des clans Georgiou et Özkan, Irini et Emine.

«Ce sont elles qui vont forcer leurs maris et fils à travailler ensemble pour assurer leur survie alors que les soldats turcs mettent à sac Famagouste. Si leurs hommes sont suspicieux les uns des autres, elles, elles demeurent pratiques et les gardent unis parce qu'elles savent que c'est là leur seule chance de s'en sortir.»

Une ville, un personnage

La Britannique, qui parle fort bien français, se réjouit justement de la nuance féminine du qualificatif dans la traduction du titre de son plus récent roman. «Une nuance qui n'existe pas, dans ma langue maternelle», regrette-t-elle.

Car pour Victoria Hislop, Famagouste est bel et bien La Ville orpheline. «Dans mes livres, j'ai tendance à faire des villes des personnages à part entière.»

Il y a cinq ans, elle est retournée à Chypre. A marché le long des barbelés érigés en mur autour de Famagouste.

«Voir une ville ayant déjà été habitée par 40 000 personnes ainsi abandonnée, c'est une expérience quasi irréelle. Une vision fantomatique. Je n'ai pas pu marcher dans les rues de Famagouste, mais j'ai rencontré des gens qui y ont vécu, qui m'ont relaté leur fuite. Ce sont eux qui m'ont permis de voir à travers les barbelés.»

Et de décrire Famagouste, pillée, violée, livrée à elle-même. «Elle est comme une femme blessée.»

À l'instar de la raffinée et fière Aphroditi? «En effet, comme Aphroditi, qui symbolise l'île à mes yeux», confirme l'auteure.

Dans Le Fil des souvenirs (2013), Victoria Hislop racontait Thessalonique, où un tiers de la population a déjà été musulmane, un autre tiers chrétien et un dernier, juif.

«En 20 ans, tous les juifs et musulmans ont quitté la ville... Je rêve du jour où des hommes portant la kippa et le fez pourront de nouveau côtoyer en toute sérénité des prêtres dans les rues de Thessalonique...»

«C'est un sujet très actuel, non? Pour ma part, je persiste à croire en cet idéal du vivre ensemble, puisque c'est toujours une minorité qui crée les problèmes.»

Une manchette du 18 novembre dernier dans le Cyprus Mail laissant entrevoir la négociation d'une possible réunification de Chypre d'ici à mai lui donne d'ailleurs espoir.

«Tout au long de l'écriture de La Ville orpheline, j'ai espéré que Famagouste serait rouverte... Cela dit, l'élection [du modéré] Mustafa Akinci chez les Chypriotes turcs permet d'oser croire que l'île se rapproche d'une réunification. Chypre semble ne jamais en avoir été aussi près, en tout cas», conclut l'auteure.

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