Dany Laferrière et l'expérience de vie du saumon

Tout ce qu'on ne te dira pas, Mongo est le premier titre signé «Dany... (Courtoisie, Nemo Perier Stefanovitch)

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Courtoisie, Nemo Perier Stefanovitch

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Tout ce qu'on ne te dira pas, Mongo est le premier titre signé «Dany Laferrière, de l'Académie française». Il marque aussi, quelques mois à l'avance, le 40e anniversaire de son arrivée au Québec. Regard croisé sur un «paysage» dans lequel l'homme et l'auteur se dit «à jamais inscrit». Et qu'il confronte aujourd'hui à celui de Mongo, fraîchement débarqué à Montréal, pour mieux se - et nous - raconter.

L'entrevue prend la forme d'un échange épistolaire, par courriels. Sans surprise, Dany Laferrière est en mouvement, quelque part entre Montréal, Paris, Port-au-Prince ou Miami.

«J'ai l'impression de vous regarder lire, noter, sourire, froncer les sourcils, puis souligner une formule, reculer pour mieux réfléchir, et cela me fait grand plaisir, car c'est simplement pour ça que j'ai écrit ce livre. Pour que son lecteur se sente intrigué, qu'il partage ou non ce qui s'y dit», note-t-il d'emblée, en réaction aux questions reçues.

«J'aime bien quand ce lecteur né au Québec se voit confronté avec une description de sa vie, de ses idées, de ses passions et de quelques détails qui tissent son intimité, tout ça vu de l'autre côté, par quelqu'un qui n'est pas né, lui, ici. Mais là où se trouve l'intérêt de la chose, c'est qu'il considère cette personne comme un membre de sa famille. C'est un miroir sans tain où il découvre l'autre en même temps que lui-même. C'est qu'après 40 ans de frottements incessants, de saisons partagées et de petits malheurs et bonheurs vécus ensemble, on a l'impression que les destins sont devenus interchangeables», enchaîne-t-il.

Amour non aveugle

Dans Tout ce qu'on ne te dira pas, Mongo, il s'adresse à ce jeune Africain tentant de décoder son nouvel environnement, et dont le prénom se veut un coup de chapeau au regretté auteur camerounais Mongo Beti, «anticolonialiste et aussi pourfendeur des dérives dictatoriales africaines, un homme qui n'hésite pas à tirer sur les siens».

Ce faisant, il s'adresse peut-être surtout aux Québécois, dont il est aujourd'hui. Mais s'il signe ici une longue lettre d'amour à la Belle Province, il n'en est pas devenu aveugle pour autant.

Le regard qu'il pose sur la société québécoise se fait donc aussi tendre qu'incisif. Qu'il définisse le Québécois dans toute son ambivalence, tel «un individu prêt à mourir pour une langue qu'il ne cherche pas à bien écrire». Qu'il évoque les frères ennemis Trudeau (le père, «roi du rasoir») et Lévesque («né pour un petit pain»). Qu'il revendique la place du nouvel arrivant («Un pays est un roman écrit par ceux qui l'habitent. Chaque interprétation nouvelle l'enrichit.»). Ou qu'il se questionne sur le malaise entourant la question des Premiers Peuples («Le Québécois semble reprocher à l'Anglais ce que l'Amérindien lui reproche. Chacun mangeant la queue de l'autre.»).

Dany Laferrière intègre quelques chroniques livrées au micro de l'émission dominicale de Franco Nuovo sur les ondes radio-canadiennes. Parallèlement, il développe ses réflexions sur l'identité (laquelle a remplacé la morale) et l'exil (qui devrait être un stage obligatoire, selon lui); sur le rapport au français (synonyme de culture plus que de langue, au Québec), à l'anglais (c'est-à-dire «le colonisateur» plutôt que la langue) et au silence (et à la majorité dite silencieuse), entre autres.

Dans le café montréalais où il a ses habitudes (Les Gâteries, aujourd'hui fermé), il retrouve aussi Mongo et son amie Catherine; note dans son carnet noir ses pensées intimes, celles qu'il n'a «pas envie de balancer au visage des gens» - mais qu'il égrène ici et là.

Avec pour résultat que Tout ce qu'on ne te dira pas, Mongo «est un essai où on voit celui qui l'écrit en train de le faire sans cesser de faire autre chose», mentionne celui qui aspire de cette manière à «enseigner sans douleur».

De l'enfant au saumon

L'auteur développe ses idées «un peu comme Andy Warhol, photographiant sans cesse, et sans chercher à capter un sens profond à tout cela». Ou comme les enfants, qui «regardent, imitent et finissent par entrer dans la foule humaine».

Le jeune homme de 19 ans «qui voulait passer inaperçu» qu'il a déjà été observe encore et toujours les gens. «Comme j'observais les fourmis durant mon enfance.»

«C'est [ce jeune homme] qui m'a permis de préférer les détails aux grands débats idéologiques, de rester en contact avec les jeunes gens à qui j'ai offert mes derniers livres. [...] Ce sont des livres où l'on sent l'effort de transmettre des idées (L'art presque perdu de ne rien faire), des techniques (Journal d'un écrivain en pyjama) ou des expériences (Tout ce qu'on ne te dira pas, Mongo). Bien sûr, ce n'est pas lui qui reçoit les prix, ni les honneurs. Il reste dans l'ombre et sourit doucement.»

Dany Laferrière se compare par ailleurs à un saumon remontant le cours du temps pour «partager [s]on expérience, car c'est presque impossible de partager une vie.»

Devoir d'intégration

Or, si Mongo lui ressemble dans son «appétit de connaître les codes, les règles, les rituels du nouveau pays ou dans cet état de léthargie proche de la dépression», il est toutefois confronté à une nouvelle donne: devoir s'intégrer le plus vite possible.

«C'est le sujet peut-être le plus important au Québec après le débat sur l'indépendance. Il est même de plus en plus lié à ce débat», soutient Dany Laferrière.

Ce qui n'était pas le cas, lorsqu'il est arrivé en 1976. «On était là pour travailler, de préférence à l'usine, au taxi. Le Québec se sentait une âme assez charitable pour recevoir "des gens mal pris" qui cherchaient un endroit pour vivre.»

De nos jours, «la question de l'intégration vous attrape dès l'aéroport, peut-être même en faisant les premières démarches pour venir au Québec», raconte-t-il.

Pour Dany Laferrière, le résultat de ses migrations et intégration continue de s'écrire au jour le jour. Et au «nous» qui parsème son livre.

«J'estime que je contribue à construire le Québec littéraire contemporain comme n'importe quel écrivain de ma génération.»

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