Marie Laberge, en toute liberté

«À 11 ans, écrire était mon évasion. Et... (Marco Campanozzi, La Presse)

Agrandir

«À 11 ans, écrire était mon évasion. Et force est de reconnaître qu'à presque 65 ans, ce l'est encore», confie Marie Laberge.

Marco Campanozzi, La Presse

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page

Marie Laberge souligne ses 40 ans de carrière en signant deux ouvrages: ses réflexions autour de 13 verbes qui la font vivre et un roman sur les contrecoups du suicide. En «digne fille de [s]a mère», la sexagénaire avance en âge... sans vieillir pour autant, puisqu'elle n'a rien perdu de son appétit pour la vie, l'amour et l'écriture. Entretien avec une femme qui cultive son propre goût du bonheur.

La discussion est à peine entamée qu'on sonne à la porte, chez Marie Laberge. D'abord importunée, l'écrivaine se fait soudainement fébrile à l'autre bout du fil: «Ce sont mes livres qui arrivent!»

«Je ne sais pas combien de fois je vais vivre ça encore, mais chaque fois que je reçois les boîtes contenant l'un de mes livres, je ressens un tel bonheur! Mon dieu que c'est chouette, avoir 40 ans!» lance-t-elle en éclatant d'un rire contagieux.

L'année 2015 marque quatre décennies de carrière, puisqu'elle a établi comme «point de repère professionnel» sa sortie du Conservatoire, en 1975. «C'est clair que je ne suis pas devenue artiste en sortant de l'école, mais ç'a confirmé la route que j'allais prendre», explique-t-elle.

Une route qu'elle fréquentait déjà depuis l'âge de 11 ans, apprend-on toutefois dans Treize verbes pour vivre, dans le chapitre réservé au verbe «aimer».

«À 11 ans, écrire était mon évasion. Et force est de reconnaître qu'à presque 65 ans, ça l'est encore», fait-elle valoir, quand on lui demande ce que le geste représentait à l'époque et ce qu'il est devenu au fil du temps.

«Petite, j'étais libre d'inventer ce que je voulais: la page blanche était un espace infini où il n'existait plus de barrière, ni de jugement. Il n'y avait rien pour me ralentir. Aujourd'hui, c'est toujours ce que je ressens quand je m'installe pour écrire. J'ai alors l'impression d'être à ma place, en cohérence totale dans mon être.»

Cela dit, reconnaît-elle dans son essai, elle a pu écrire de la sorte pour une seule et bonne raison: elle n'a compris que jeune adulte que son père aurait pu s'intéresser à ses velléités d'auteure adolescente.

«La plus belle chance que j'ai eue, c'est de ne pas avoir livré mon écriture à mon père. Je n'ai donc pas été tentée de m'emprisonner dans ses goûts à lui dans l'espoir de lui plaire. Heureusement pour moi, il n'a eu accès à mes textes que beaucoup plus tard, alors que je n'avais plus autant besoin de son amour.»

Car pour elle, rien n'est plus «terrible que de troquer sa liberté pour de l'amour».

De Jouir à mourir

De jouir à mourir - en passant par exprimer, apprendre, douter et pardonner, entre autres - les Treize verbes pour vivre de Marie Laberge lui servent de prétexte pour en creuser le sens, en explorer les sensations, pour mieux les ancrer dans ses parcours personnel et professionnel.

Autant de mots qui sous-tendent l'action, qui continuent de nourrir la femme et l'auteure et qui lui permettent de partager quelques souvenirs d'enfance (incluant le gâteau en forme de lapin reçu de la part de Mme Lajoie lors de son septième anniversaire).

«J'ai toujours écrit à l'instinct, sans prévoir. Je ne pouvais pas savoir que ce gâteau serait la première chose qui me viendrait à l'esprit quand j'ai commencé à réfléchir sur le verbe aimer... Juste l'évoquer, ce lapin aux poils faits de noix de coco, m'émeut encore! C'est indéniablement l'une des bases fondatrices de ma capacité d'aimer», raconte Mme Laberge.

L'auteure révèle aussi, dans le chapitre portant sur «croire», que les paraboles de la Bible, lors des messes du dimanche, ont nourri sa soif de raconter à son tour. «J'essayais de déterminer si l'histoire était bonne, si la fiction servait bien le propos. Et je n'écoutais jamais vraiment le sermon qui venait après!» se remémore-t-elle, de nouveau gamine.

Il n'est pas surprenant que la petite Marie d'alors, interpellée par le décorum, l'histoire, la musique, ait d'abord embrassé le théâtre, une fois devenue grande, pour exprimer tout ce qui l'habitait. «Comme quoi, cette sensibilité qui nous fait ch*** les trois quarts du temps, elle nous permet malgré tout d'écrire avec le quart qui reste! Ce n'est pas rien, finalement!»

Au nom de «Ceux qui restent»

Si Marie Laberge a mené à terme son projet Treize verbes, c'est pourtant Ceux qui restent, qui relevait de la réelle «urgence» pour elle.

«Au fil des ans, la société s'est délestée d'une certaine responsabilité face au suicide, en se faisant plus dure face aux survivants, en cherchant en eux la faute, le manque d'écoute... Ça me révolte, cette manière de leur faire porter la violence du geste commis par quelqu'un, comme si cette mort n'était pas déjà un couteau planté dans leur coeur!»

Dans sa nouvelle fiction, Charlène, Vincent et Mélanie font partie de ceux qui sont restés debout, quoique chancelants par moments, après le suicide de Sylvain survenu 15 ans plus tôt.

Autour de la maîtresse, du père et de la conjointe du défunt gravitent Stéphane (son fils), Muguette et Blanche (ses mère et grand-mère). Et Françoise, une cliente du bar où Charlène travaille - et «qui y est restée accoudée plus longtemps que prévu», confie Mme Laberge en riant.

«Je savais que je n'expliquerais pas pourquoi Sylvain s'était tué. J'étais même réticente à raconter comment il l'avait fait, mais son père ne m'a pas laissé le choix... De toute façon, ce n'était pas ça qui m'intéressait autant que comprendre comment ses proches composaient avec sa mort.»

Ainsi, la vibrante Charlène, le romantique Vincent et l'étonnante Mélanie prennent directement la parole, se livrant au «je» avec leurs personnalité et vocabulaire bien à eux.

De par leur nature, Stéphane, Muguette et Françoise, eux, se racontent plutôt à la troisième personne du singulier.

«J'ai dû les prendre en charge, explique l'écrivaine. Mais d'un côté comme de l'autre, j'étais tout à fait à l'aise de les laisser s'exprimer à leur manière.»

Avec pour résultat que Ceux qui restent réunit autant l'esprit de son écriture dramaturgique (par les monologues de son trio de base) que l'essence de son écriture romanesque (par les voix narratives des autres personnages).

«J'avais déjà goûté à ce mariage dans La Cérémonie des anges, mais là, c'est plus achevé, je crois. En tout cas, j'ai écrit portée par une sensation de liberté totale!»

Charlène, le pilier

Par le biais de ses personnages, Marie Laberge explore aussi ce qui relève du senti et du su dans leur existence. À l'inverse de Mélanie, qui sent (trop) mais ne sait pas grand-chose, Sylvain et Stéphane savent bien des choses mais ne ressentent rien. Jusqu'à leur rencontre avec Charlène, barmaid de métier et «point d'ancrage» pour le père (qui en fait sa maîtresse) et le fils (qui s'éveille à l'amour pur grâce à elle).

«Sylvain sait que sentir auprès de Charlène lui est impossible, alors que pour Stéphane, elle devient le seul possible pour devenir un être humain. Elle incarne l'inconnu le plus périlleux de sa vie.»

L'écrivaine fait une pause puis reprend: «Tu vois, ça, je le sentais à l'écriture, mais je ne le savais pas avant de t'en parler!»

Partager

publicité

publicité

Les plus populaires

Tous les plus populaires
sur lapresse.ca
»

publicité

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer