Des existences semées en parallèle

Ann-Marie MacDonald n'avait pas prévu, du moins «pas consciemment»,... (Marco Campanozzi, La Presse)

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Ann-Marie MacDonald n'avait pas prévu, du moins «pas consciemment», que son héroïne la mènerait... jusqu'à elle.

Marco Campanozzi, La Presse

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En écrivant L'Air adulte, la Canadienne Ann-Marie MacDonald a souvent eu peur de se brûler à force de «manipuler des éléments de [s]a propre histoire».

En fait, l'auteure d'Un parfum de cèdre et du Vol du corbeau n'aimait «pas vraiment Mary Rose», sa nouvelle héroïne. «Ç'a été le premier indice qui m'a fait réaliser qu'elle m'était dangereusement proche. Que sa quête de bonheur et ses questionnements sur sa réalité de femme et de mère collaient de très près aux miennes», avoue la romancière de 58 ans.

«Mary Rose, au final, c'est moi, mais dans un monde parallèle!» Son personnage lui est d'abord apparu âgé(e) de 48 ans. «Elle recevait alors une lettre troublante d'un proche», explique l'auteure.

Puis, Mary Rose a ressurgi, cette fois en pleine adolescence. «Elle avait 14 ans, devait subir une deuxième chirurgie au bras. C'est à ce moment que j'ai senti que je tenais l'essence d'un roman...»

«J'ai compris que je n'aurais pas le choix de creuser jusqu'à trouver les racines que ces deux Mary Rose avaient en commun. Car j'étais sûre d'une chose: elles venaient du même endroit.»

Elles portaient les mêmes blessures, partageaient les mêmes secrets.

Aux racines... d'elle-même

L'écrivaine n'avait cependant pas prévu, du moins «pas consciemment», que son héroïne la mènerait... jusqu'à elle. À sa vie de couple avec sa conjointe Alisa Palmer. À sa vie de famille, avec leurs deux filles et leur chien. Ainsi qu'à sa propre vie d'enfant, née en Allemagne de l'Ouest en 1958, puis transplantée sur diverses bases au gré des affectations de son père militaire.

«Plus je creusais son parcours, plus je me rapprochais du mien...»

À 48 ans, donc, Mary Rose est mariée à Hilary, mère des petits Maggie et Matthew. Elle est également auteure de romans jeunesse à succès - explorant des mondes et des vies parallèles, comme par hasard! Une auteure plus ou moins désespérément à la recherche de temps et d'inspiration pour entreprendre le dernier volet de sa trilogie annoncée.

«Les enfants ont l'indéniable pouvoir de faire ressurgir de l'ombre des éléments du passé qu'on croyait pourtant avoir réussi à y cacher. Il faut donc accepter de traverser nos zones d'ombre pour nous en libérer, non pas courir à se perdre de vue dans l'espoir de s'en éloigner», soutient Ann-Marie MacDonald.

«Le plus grand obstacle au bonheur, c'est la culpabilité, qui possède justement l'hallucinante capacité de se modeler, de se transformer, entre autres en peurs...»

Parce que Mary Rose est aussi la fille de Dolly et Duncan, autre couple mixte à sa manière: elle est d'origine libanaise, il est militaire canadien originaire de la Nouvelle-Écosse. Dolly a perdu plusieurs bébés. S'est toujours considérée comme une piètre mère. A-t-elle fait mal à Mary Rose? Toujours est-il que la fillette a souvent porté des écharpes pour tenir son bras malade. Duncan, lui, a fait de son mieux pour subvenir aux besoins des siens. Et s'il avait délibérément fermé les yeux sur le sort réservé par sa femme à leur fille?

Pire, et si Mary Rose, que Maggie pousse souvent à bout de patience, couvait la même colère que sa mère?

«Mary Rose se sent prise au piège, dans son rôle de mère au foyer, d'autant plus qu'elle constate avec effarement, presque effroi, qu'elle répète le modèle de sa mère.»

Et si Duncan, auquel Mary Rose s'identifie tant, n'était pas l'homme et père qu'elle croyait qu'il était?

Et si le rejet de ses parents, leurs propos carrément homophobes exprimés à sa sortie du placard, l'empêchaient de s'accomplir, de s'épanouir en tant que femme, conjointe et mère, et de goûter au bonheur, ici et maintenant?

De femmes et de couples

Car si elle confronte Mary Rose à Dolly, qui a toujours ouvertement douté de ses aptitudes à être mère, Ann-Marie MacDonald oppose aussi délibérément deux visions du couple: celui formé par Mary Rose et Hilary à celui formé par les parents de la première.

«Parce qu'elle a accepté de rester à la maison pour prendre soin de leurs enfants, Mary Rose considère que son "mari" devrait endurer ses sautes d'humeur, lui apporter des fleurs, prendre soin d'elle, etc. comme elle a toujours vu son père faire. Or, contrairement à ses parents, Mary Rose vit une relation égalitaire et elle constate qu'elle ne sait tout simplement pas comment composer avec ça», soutient la Torontoise.

Cette dernière fouille dans les souvenirs et héritages de Dolly et Mary Rose, effectue des allers-retours dans le temps, pour tisser la trame de L'Air adulte. Pour évoquer le rapport à la maternité, au corps, à la réalité d'être femme, «lesbienne ou hétérosexuelle».

Paralysant

Ce faisant, elle signe son roman le plus personnel et intime.

«Ce n'est pas tant de me rendre vulnérable que d'exposer mes proches qui m'a paralysée, a priori. Jusqu'au moment où j'ai dû m'avouer que cette peur n'était que la meilleure excuse que j'avais trouvée pour procrastiner!» clame-t-elle en éclatant de rire.

Or, même s'il lui a été dur et long d'écrire L'Air adulte - qui arrive en librairies 11 ans après Le Vol du corbeau - elle a compris qu'il lui serait impossible de passer à autre chose si elle ne menait pas à terme ce projet.

«Je me suis donc retrouvée à plonger dans ma propre psyché. Ce n'est pas pour rien que ce roman est fait de brisures, de profondes remises en question, mais aussi de guérison», évoque-t-elle.

Cela dit, un roman ne représente pas un espace de guérison pour elle. «Ce que j'écris s'avère plutôt le résultat d'une catharsis, explique Ann-Marie MacDonald. Mais l'histoire que je raconte, elle, peut devenir cathartique pour le lecteur.»

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