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Internet, «nouveau visage de la guerre»

Frederick Forsyth... (Gill Shaw)

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Frederick Forsyth

Gill Shaw

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De jeunes loups solitaires qui s'en prennent à des figures d'autorité occidentale. Un fanatique islamiste prêchant à tout vent sur Internet. Et une traque menée sous le radar par un ex-Marine américain pour tuer ce dangereux prédicateur. À quelques jours du premier anniversaire des attentats de Saint-Jean-sur-Richelieu et d'Ottawa, LeDroit s'est entretenu avec l'auteur de politique-fiction Frederick Forsyth, dont le plus récent roman, Kill List, fait étrangement écho aux événements survenus au pays, en octobre 2014.

Kill List représente aussi le tout dernier roman du Britannique de 77 ans, qui a confié, dans son français impeccable, avoir décidé de prendre sa «retraite littéraire».

«Autrefois, pour être entendus d'une certaine masse critique, les prédicateurs devaient prêcher dans une église ou une mosquée. Aujourd'hui, les islamistes radicaux peuvent s'installer devant une caméra, télécharger leur vidéo sur Internet et s'adresser à plus d'un million de personnes à la fois», soutient Frederick Forsyth, récemment joint chez lui, au Royaume-Uni.

Convertir en masse...

Un groupe d'extrémistes comme l'État islamique n'a donc plus besoin de déployer plusieurs prédicateurs pour livrer son message au plus grand nombre: «un seul suffit pour convertir à toute cette haine et à faire tuer sur cette base».

Le recours à la Toile rend la traque de ces prédicateurs très difficile. Ces derniers peuvent mettre leurs messages en ligne du Yémen ou de la Somalie, en passant par différents relais pour brouiller les pistes, comme dans Kill List.

«Cela complexifie la tâche des services secrets pour les trouver. D'autant que les adeptes qui tendent l'oreille à leurs discours sont loin d'être tous connus des autorités», explique M. Forsyth.

Par ailleurs, et contrairement à ce que l'on pourrait croire, renchérit-il, les plus fanatiques ne se battent pas un fusil à bout de bras, mais plutôt avec des armes d'une autre portée au bout des doigts: des ordinateurs.

«On sait notamment qu'en Syrie, les jeunes sont principalement recrutés pour leur maîtrise d'Internet et des réseaux sociaux: c'est le nouveau visage de la guerre mondiale», fait valoir l'écrivain.

«Internet en soi ne peut tuer. Il ne peut qu'inspirer, convertir, motiver. Il est devenu un outil redoutable pour les fanatiques, qui savent fort bien comment l'utiliser.»

L'inverse est toutefois aussi vrai. Dans Kill List, son personnage de Christopher Carson a recours à un crack de l'informatique, évoluant en dehors des cercles habituels, pour pister le «Prédicateur».

«Internet a tout changé: de nos jours, c'est la source de près de 90% des renseignements que les services secrets obtiennent. Il est maintenant très rare qu'un agent infiltre un groupe jugé dangereux. Tout se fait à distance: on met sur écoute, on pénètre dans les bases de données, on intercepte courriels, appels, textos, etc. On élimine même certains ennemis en utilisant des drones...»

Le héros de l'écrivain n'hésite pas non plus à détourner l'image et le message de celui qu'il traque sur la Toile.

«En Angleterre, plusieurs déplorent que les islamistes modérés ne se fassent pas plus entendre sur Internet pour contrer les effets des fanatiques.»

Car le «culte de la mort» préconisé par ces derniers n'a rien à voir avec l'islam pratiqué et vécu par la vaste majorité des musulmans, tient à rappeler M. Forsyth.

... et miser sur la fragilité

«Malheureusement, plusieurs jeunes, déjà fragilisés et qui se cherchent, croient trouver ce qui leur manque dans cet appel à tuer au nom de l'islam. Il y a de tout temps eu des déséquilibrés dans nos sociétés. Tuer au nom d'Allah semble être devenu la manifestation moderne de cette instabilité...»

Il cite les frères Tsarnaev, responsables de l'attentat au marathon de Boston, et Seifeddine Rezgui, qui a tué une trentaine de touristes dans la station balnéaire de Sousse, en Tunisie, cet été. Il pourrait ajouter les noms de Michael Zehaf-Bibeau et de Martin Couture-Rouleau, responsables des attentats d'Ottawa et de Saint-Jean-sur-Richelieu.

«Il est particulièrement troublant de voir de plus en plus de jeunes Occidentaux être attirés par une telle violence. Et le résultat de tout ça, c'est que nous ne sommes pas à l'abri d'autres attaques comme celle que vous avez vécue à Ottawa. »

La fin d'une époque

Depuis Le Chacal, publié en 1971, Frederick Forsyth est considéré comme l'un des maîtres du roman d'espionnage. Il a vendu plus de 70 millions d'exemplaires de ses romans, incluant notamment L'Alternative du diable, Le Poing de Dieu, Le Quatrième Protocole, Le Vengeur, L'Afghan et Cobra. Avant de devenir romancier, le Britannique de 77 ans a piloté au sein de la Royal Air Force et été correspondant de presse pendant environ 10 ans, notamment pour Reuters. Il a de plus effectué quelques «petites missions» pour le MI6 de la fin des années 60 jusqu'au début des années 80, apprend-on dans ses mémoires intitulés The Outsider, publiés en septembre, et en cours de traductions en français, chez Albin Michel.

«Voilà qui n'est quand même pas assez pour faire de moi un espion à part entière! se défend en riant le principal intéressé, à l'autre bout du fil. Je n'ai jamais été membre du MI6. J'étais juste un volontaire, un coureur de commissions.»

Point tournant

Ainsi, c'est avec The Outsider, qui regroupe anecdotes, souvenirs et autres confessions sur son parcours, la Guerre froide, la Stasi, voire son apprentissage du français, que M. Forsyth a choisi de mettre un point final à sa carrière d'écrivain.

«J'ai écrit mes romans à la dactylo parce que je n'aime pas les ordinateurs. J'ai pris l'avion pour rencontrer face à face mes sources et les experts qui me conseillaient et pour aller faire mes recherches sur le terrain. Aujourd'hui, je veux voyager par plaisir, profiter de mes arrière-petits-enfants âgés de deux ans et trois mois. Je n'éprouve plus ni le besoin ni le désir d'écrire. J'ai donc décidé de déposer officiellement ma plume», annonce-t-il au moment de conclure l'entretien.

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