Insoumission

Le DroitMaud Cucchi 3/5

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Dans la saga familiale Ionesco, pigez le gendre romancier.

On connaissait le différend qui opposait la photographe Irina Ionesco à sa fille Eva, bien des années après que la mère eut fait poser sa fille dans des positions érotiques. Eva n'avait pas six ans. Le tandem artistique sévit dans les années 1970, à une époque où l'on pouvait plus facilement faire passer la pédophilie pour de l'art contemporain. Désormais, toutes deux ne communiquent plus que par avocats interposés, engagées dans un bras de fer juridique depuis des années. En 2011, Eva Ionesco réalisait My Little Princess, un film inspiré de son enfance où l'ex-Lolita du milieu branché parisien faisait l'inventaire des dommages infligés par une mère excentrique (superbement interprétée par Isabelle Huppert).

Simon Liberati, journaliste et auteur (Prix Femina en 2011 pour Jayne Mansfield 1967) s'empare de la vie sulfureuse d'Eva dans son roman éponyme; il deviendra son époux en 2013. La voici donc merveilleusement réinventée, la «terrible» Eva, sauvageonne enfant maquillée, ivre et droguée, croisée à plusieurs reprises lors de soirées mondaines puis revue bien des années plus tard à un moment où l'auteur dandy connaissait un passage à vide.

«C'est elle la petite fée surgie de l'arrière monde qui m'a sauvé du labyrinthe et redonné une dernière fois l'élan d'aimer», écrit-il en quatrième de couverture. Cette passion brûle sous sa plume dans un éloge amoureux qui est aussi le récit d'un coup de foudre, celui d'un examen de conscience littéraire et le portait d'un Paris underground chic et cultivé.

Fasciné par son modèle, Simon Liberati peint Eva Ionesco en figure passionnée et tragique, entre grâce et destruction. Sa vie, déjà, est tout un roman: photographiée alors qu'elle jette du champagne à la tête de Salvador Dali, héroïnomane, placée à la DDASS (équivalent de la DPJ) à son adolescence, invitée à dîner chez Polanski - «à un moment ma mère a disparu, mais Polanski ne m'a rien fait, il m'a juste mise en garde me disant qu'il y avait beaucoup de crétins qui travaillaient dans le milieu du cinéma», reprend Simon Liberti en citant son épouse.

Cette âme ligotée à son piquet de servitude d'une enfance bafouée, le romancier la décortique comme une noix, plongeant son scalpel dans les blessures, débusquant les secrets de la vie intérieure, les petits arrangements s'y faufilant, laissant s'ébrouer le vibrato des émotions avec une subtilité admirable.

Eva est aussi un roman sur l'écriture. L'écrivain se méfie de l'exactitude des faits rapportés et préfère parfois la vérité émotionnelle, interroge le mélange de la fiction avec la réalité à une époque où tout est autobiographique. 

L'ouvrage fait partie de la première sélection du prix Goncourt.

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Eva, de Simon Liberati

Stock, 288 pages

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