De plume, de femmes et de révolutions

Avec son deuxième roman, Monia Mazigh braque sa... (Etienne Ranger, LeDroit)

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Avec son deuxième roman, Monia Mazigh braque sa plume sur les révolutions du pain et du jasmin ayant soulevé son pays natal, la Tunisie.

Etienne Ranger, LeDroit

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Pain et jasmin fleurent bon. Mais leurs parfums, aussi réconfortants soient-ils, peuvent cacher l'odeur des révoltes populaires et intimes, du sang de la répression, de la peur du changement et du désir de bouleverser l'ordre établi.

Avec son deuxième roman, la Canadienne d'adoption Monia Mazigh braque sa plume sur les révolutions du pain et du jasmin ayant soulevé son pays natal, la Tunisie, à quelque 25 ans d'intervalle. Elle met en scène une mère et sa fille, dont les trajectoires se moduleront à la grogne dont elles seront témoins. Et qu'elles feront leur.

Tiraillée entre les attentes de sa mère et son père et son amitié pour sa fidèle alliée Neila, Nadia se laisse malgré tout porter par le courage de Mounir, l'amoureux de Neila, au moment où éclate la révolution du pain (ou du couscous, comme elle est aussi surnommée) sous le régime de Bourguiba, en 1984. La jeune femme ose dès lors dénoncer l'injustice, notamment au lycée qu'elle fréquente. Avec pour résultat qu'elle en est expulsée. Rejetée par son école, puis ses parents, voire son pays, Nadia fuit Tunis.

Pour mieux y envoyer sa fille Lila, afin qu'elle y apprenne l'arabe, un quart de siècle plus tard, alors que couve une nouvelle révolution. Lila y découvre non seulement une part de son héritage, mais aussi ses propres convictions.

«J'avais 14 ans au moment de la révolution du pain, évoque Monia Mazigh. Je l'ai donc vécu en tant qu'adolescente et même si on parlait de politique à la maison, c'était sans être au fait de tous les détails, puisque le régime en place maîtrisait la propagande.»

Des événements liés

Elle a pour sa part quitté la Tunisie en 1991, pour venir s'établir au Canada avec les siens. Depuis, elle est retournée sporadiquement là où courent toujours ses racines.

«J'avais quelque peu jeté l'éponge quant au sort de mon pays natal, admet néanmoins Mme Mazigh. Les soulèvements de 2010 et 2011 ont ravivé mes espoirs. J'étais emballée, j'entrevoyais de nouveaux horizons pour le pays...»

«On ne peut se laisser gouverner par la peur, pas plus celle de l'autre que celle du changement!»

Monia Mazigh
romancière

Quatre ans plus tard, la quarantenaire confie avoir perdu de son enthousiasme. Mais non sans avoir puisé dans la révolution dite du jasmin le «déclic» pour son nouveau roman.

«J'ai eu envie d'explorer comment un événement extérieur à soi peut entraîner des changements plus personnels.»

D'un chapitre à l'autre, Monia Mazigh alterne donc entre les voix de Nadia et Lila. Entre les événements de 1984 et ceux de 2010-2011, intrinsèquement liés dans la continuité (et l'échec) des politiques économiques et sociales instaurées par Bourguiba, puis par Ben Ali.

«On n'essaie pas des politiques comme on le ferait d'une robe, qu'il est toujours possible de retourner au magasin! On parle de la vie des gens!»

Le danger de la dictature réside justement là, selon elle: dans l'acceptation de son sort, la peur du changement, même parmi les opprimés et les pauvres.

«C'est pour ça que plusieurs révolutions ne mènent finalement à rien, comme si tous ces gens laissaient mourir leurs rêves, de crainte de tout perdre... Or, on ne peut se laisser gouverner par la peur, pas plus celle de l'autre que celle du changement!» clame-t-elle avec ferveur.

Ses héroïnes font abstraction de leurs craintes pour mieux révéler leur vraie nature. «Chacune trouve dans la révolte populaire l'élément déclencheur qui lui permettra de s'ouvrir à d'autres réalités. Toutes deux saisissent l'occasion pour changer.»

Écrire pour (faire) comprendre l'autre

Monia Mazigh aurait-elle pu écrire Du pain et du jasmin si elle était restée en Tunisie? Le recul, tant géographique qu'émotionnel, permet certes des perspectives et un regard neuf.

«Mais je ne sais même pas si j'aurais pu écrire un seul de mes romans si je n'avais pas vécu les bouleversements personnels que vous savez», répond-elle, faisant référence à la détention de son mari, Maher Arar, soupçonné d'être un terroriste, expulsé en Syrie en 2002 par le gouvernement américain, où il a été torturé et retenu pendant un an avant de pouvoir rentrer au Canada.

De sa lutte pour libérer son conjoint a découlé un récit, Les larmes emprisonnées (Boréal, 2008). Puis, un premier roman, Miroirs et mirages (L'Interligne, 2011), dans lequel elle levait le voile sur l'intimité du quotidien des femmes musulmanes et sur une communauté moins homogène que d'aucuns pourraient le croire.

Pour Monia Mazigh, écrire s'avère une «façon non militante» de s'exprimer sur des enjeux importants. À l'instar de ses personnages dans Du pain et du jasmin, elle cite Germinal de Zola. «Zola a écrit l'histoire de la France à travers ses romans! Je crois donc au pouvoir de la fiction pour raconter les femmes, et les femmes musulmanes en particulier», souligne-t-elle.

Car la romancière demeure convaincue d'une chose: «J'ai eu la chance de pouvoir développer mon esprit critique, même lorsque j'habitais en Tunisie. Je souhaite aujourd'hui le mettre à profit pour écrire et, ce faisant, pour faire comprendre l'autre.»

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