Anaïs en quête d'une grand-mère

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Anaïs Barbeau-Lavalette

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Par petites touches automatistes dans son roman La femme qui fuit, Anaïs Barbeau-Lavalette donne corps au «fantôme désagréable» d'une femme qui, de son propre aveu, lui a longtemps fait peur: sa grand-mère, Suzanne Meloche. Née et morte à Ottawa. Conjointe du peintre Marcel Barbeau. Presque signataire du Refus global. Poète et artiste. Femme à hommes. En perpétuelle quête de liberté.

Mais surtout mère ayant abandonné ses deux enfants en 1952.

«Tout est parti de là: d'une femme qui abandonne sa fille et son fils parce que, contrairement à moi aujourd'hui, elle n'a pas le luxe d'être libre, femme, mère et artiste à la fois.»

Suzanne Meloche décède en 2009. Désignée comme héritière, Anaïs Barbeau-Lavalette revient dans la capitale avec sa mère, la cinéaste Manon Barbeau, pour faire le ménage de l'appartement de la défunte.

Elle en ressort avec des lettres, des poèmes, des articles de journaux, un titre de Nietzsche. Une photo. Et habitée par cette figure absente qui a marqué l'histoire de sa famille.

C'est donc à partir des «miettes» que sa grand-mère a laissées derrière elle qu'Anaïs Barbeau-Lavalette a lentement mais sûrement pu s'en approcher, chercher à la comprendre. «À l'humaniser».

Pour l'aider dans sa quête, elle embauche une détective privée. D'un tableau retrouvé ici, à des lettres échangées avec Borduas découvertes là, la cinéaste (Le Ring, Inch'Allah) et auteure accumule des traces de la créativité de cette femme autrement inconnue. Du témoignage de l'un de ses amants à une photo montrant des Blancs, des Noirs et une Suzanne à genoux à côté d'un autobus en flammes, en Alabama, en 1961, elle a levé des pans de voile sur ses envies de liberté.

Autant de preuves qui lui ont permis de suivre la trajectoire de la vie de son aïeule. Et d'en imaginer les flous artistiques moins documentés.

Pendant la crise des années 1930, Suzanne arrache des pissenlits avec son père, dans les quartiers pauvres d'Ottawa. À 18 ans, elle remporte un concours oratoire (coiffant nul autre que Borduas au final). Elle quitte les plaines LeBreton dans la foulée pour s'installer à Montréal. S'y taille une place de choix au sein de la bande de Barbeau (incluant Riopelle, Ferron et compagnie). Elle aime Marcel. A deux enfants avec lui. Avant de prendre la fuite en août 1952.

À 26 ans.

«Ça m'a bouleversée de prendre conscience de son âge, à ce moment précis de sa vie. Du contexte dans lequel son choix s'inscrit, aussi... Il ne s'agissait plus de ma grand-mère, mais d'une jeune femme en quête de liberté...»

Elle-même maman de trois enfants, la trentenaire n'est toujours pas en mesure de comprendre comment sa grand-mère a pu abandonner les siens. «Mais ça reste inspirant, un tel culot en pleine ère Duplessis de se choisir de cette manière... même si je ne cautionne pas son geste, aussi fort soit-il.»

Écrire comme un peintre automatiste

Anaïs Barbeau-Lavalette a par ailleurs modelé l'écriture de son roman au mouvement automatiste. Joué de sa plume vibrante, gorgée de vie comme d'un pinceau (à) vif, manié à l'instinct, pour décrire sa grand-mère.

Pour l'interpeller aussi.

«Le 'tu' du roman s'est vite imposé. Il m'implique aussi, dans cette parole, puisqu'il sous-tend le 'je'. Ça ouvre un dialogue.»

L'effet a été libérateur.

«J'ai l'impression de participer à réparer l'histoire en parlant ainsi de Suzanne.»

L'Histoire, bien sûr. Puisque «les femmes en sont souvent absentes et que ça prend du temps avant de pouvoir nommer celles qui ont signé le Refus global...»

Mais l'histoire, également. «Ma mère m'a dit que je lui ai tricoté une mère. Pour ma part, je me suis inventée une grand-mère pour assurer la suite des choses.»

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