Quand l'érotisme devient militant

En devenant la première musulmane à publier un roman du genre il y a 10 ans,... (Courtoisie)

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En devenant la première musulmane à publier un roman du genre il y a 10 ans, Nedjma a délibérément choisi de faire rimer érotisme et militantisme. Parce que l'islam, s'il n'interdit pas le plaisir, le codifie trop pour permettre la véritable émancipation sexuelle, selon elle. Mais surtout parce qu'«aucune société prétendant à la modernité ne peut laisser les femmes derrière comme nous le faisons».

«Parler publiquement de sexe n'est pas permis dans le monde arabo-musulman d'où je viens, surtout si c'est une femme qui le fait, en dénudant les corps et en revendiquant leur liberté. Depuis la nuit des temps, les musulmans cherchent à contrôler la sexualité féminine parce qu'ils en ont peur. Le corps de la femme demeure le tabou suprême. D'emblée, je me suis donc mise en terrain doublement interdit», soutient Nedjma, jointe à Paris.

En 2004, dans L'Amande, son personnage de Badra témoignait en quelque sorte de son propre «parcours de libération», par lequel elle découvrait l'amour dans un récit initiatique visant à «remettre l'horloge du plaisir à l'heure», mentionne l'auteure.

Badra est aujourd'hui de retour dans D'ambre et de soie. Dans ce nouveau roman, le jeune Karim quitte son pays natal pour la France, où il apprend à baiser comme un dieu, certes, mais non à aimer. Jusqu'au jour où il tombe amoureux de Malika, une Algérienne, sans réussir à rallier ses corps, coeur et raison pour pouvoir entrer en relation avec elle. De retour au Maroc, c'est à Badra qu'il se racontera, livrant ses états d'âme sur les rapports hommes-femmes, comme dans un conte des Mille et une nuits inversé.

«Karim est victime de tous ces beaux discours théoriques sur l'amour faisant partie de notre héritage. Nous avons notamment 66 mots en arabe qui sont synonymes d'amour, mais à rester ainsi dans la théorie, on ne comprend rien de l'amour senti! Ces beaux discours n'en dictent pas moins ce que doivent être un homme et une femme, chez nous...»

«Et moi, je crois comme elle que la vraie défaite des Arabes, c'est de n'avoir pas su aimer convenablement leurs femmes. Aimer sans posséder. Aimer et laisser libre», fait d'ailleurs valoir Badra à Karim.

Écrire à la première personne du singulier, même lorsqu'elle se glisse dans la peau de Karim, relève pour l'auteure d'une volonté de s'affirmer, de se définir. «Dans une société où la communauté prime sur l'individu, le "je" de mes romans est volontaire et une prise de risque en soi.  Je fais partie de ce monde, mais que j'ai décidé de dénoncer ce qui ne va pas.»

Ce faisant, elle se tient toutefois loin de ce qu'elle appelle les théories du complot. «Je ne rejette pas la faute sur l'autre. Je dis plutôt: "Regardez-vous dans un miroir, voyez pourquoi on vous déteste et apprenez!"» martèle la Maghrébine.

Elle cite Boko Haram et l'État islamique. Elle n'hésite pas à faire référence aux «barbus» intégristes, aux «ignares démangés par la testostérone et déboussolés par le fric arabique», dans D'ambre et de soie. Car Nedjma ne cache pas être en colère contre les siens.

«Les récentes révolutions ont peut-être changé les noms de nos présidents, mais elles n'ont pas changé nos sociétés qui continuent à voir la femme comme une personne de deuxième catégorie! s'insurge-t-elle. Mais toute révolution ne vaudra pas grand-chose si elle ne me donne pas la place qui me revient en tant que femme. Et comme ce n'est pas demain la veille, je ne peux m'arrêter. Je vais continuer à revendiquer cet espace de liberté et à exorciser ma colère en voyageant à contre-courant d'un concept qui ferme à clé les corps. Parce que ma colère est aimante et non arrogante, puisqu'au final, je demeure l'une des leurs.»

Revendiquer sous pseudonyme

Du pseudonyme («mon hijab à moi») à la photo de presse théâtrale, on ne lésine pas sur les moyens de protéger l'identité de l'auteure maghrébine, menacée de mort à la sortie de L'Amande. «Si vous enregistrez et diffusez la conversation, je vous prierais de modifier la voix de l'auteure, S.V.P.», demande d'ailleurs gentiment l'attachée de presse de la maison Plon, enseigne à laquelle logent les trois romans érotiques de Nedjma.

«Écrire, c'est ma manière de ne pas céder aux menaces», déclare de son côté cette dernière, une fois à l'autre bout du fil.

Elle demeure toutefois très consciente de le faire sous le couvert de l'anonymat. Mis à part son éditeur, personne dans son entourage ne sait qu'elle se cache derrière le nom de plume de Nedjma, confie-t-elle.

«Je ne prétends pas être une héroïne. Au contraire, il m'arrive de me dire que je suis un mensonge absolu. Mais est-ce faire preuve de lâcheté, de rester ainsi dans un relatif confort? Je me pose souvent la question sans être certaine d'avoir la bonne réponse. Peut-être que je devrais aller au front en me dévoilant, mais pour le moment, je demeure au milieu du gué...»

La Maghrébine relativise, néanmoins. «Nous avons développé une aptitude pour la ruse et le mensonge extraordinaires. À être une chose et paraître autre chose. Nous souffrons de schizophrénie sociale. En Occident, l'espace privé n'est pas autant en décalage avec l'espace public. Nous, dès que nous sortons de la maison, tout change...»

Pourtant, rappelle-t-elle, les boutiques de lingerie fine et autres dessous affriolants pullulent en Arabie saoudite. «L'esprit du harem perdure, les femmes se percevant encore comme un objet de plaisir», déplore Nedjma.

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