Traduire, une question d'équilibre

Nicolas Dickner... (PHOTO NINON PEDNAULT, ARCHIVES LA PRESSE)

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Nicolas Dickner

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Tout a commencé par une Minuscule première immersion de l'écrivain Nicolas Dickner, en tant que traducteur, dans l'imaginaire débridé et fantaisiste d'Andrew Kaufman. Puis, en est survenue une deuxième, carrément Weird. Plongeon dans le vocabulaire et l'univers éclaté d'une fratrie sortant de l'ordinaire (mais peut-être pas tant que ça), qui ont originalement pris vie en anglais sous la plume du Torontois et qui s'expriment aujourd'hui en français sous celle du Montréalais.

Angie pardonne tout, à tous, tout le temps. Abba porte tous les espoirs sur ses épaules. Lucy a beau chercher à se perdre, elle retrouve inévitablement son chemin. Richard arrive à se garder sain et sauf en toute occasion. Et Kent, physiquement apte à se défendre, vit pourtant replié sur lui-même, prêt à envoyer paître quiconque l'approche de trop près.

À l'heure précise de sa mort, leur grand-mère souhaite les libérer de ces « malédons » qu'elle leur a transmis à la naissance. Pour que cela arrive, Angie doit absolument retracer ses frères et soeurs éparpillés aux quatre vents et les réunir à l'heure dite au chevet de celle qu'ils surnomment le Requin. Ce n'est qu'à partir de ce moment qu'ils pourront peut-être enfin faire la paix avec la disparition de leur père, survenue quelque 10 ans plus tôt...

« C'est un réel privilège de se voir offrir de traduire un roman capable de résister aux relectures », fait valoir Nicolas Dickner (Nikolski, Tarmac, Le romancier portatif).

Certes, l'humour grinçant d'Andrew Kaufman imprègne Les Weird. Mais ce dernier étant un perfectionniste, note son traducteur, une foule de détails, de traits de caractère de ses personnages et de constats qu'ils posent (sur) se révèlent dans des scènes apparemment banales.

« Il y a aussi une tristesse de fond, dans les relations entre ces cinq frères et soeurs, leur père, leur mère et la grand-mère, renchérit-il. Ces sens multiples et contrastés ne s'épuisent pas, ce qui fait toute la finesse de son roman. »

Si bien que Nicolas Dickner soutient avoir été lui-même amené à réfléchir sur ses relations avec sa propre famille, au terme de ses nombreuses lectures du roman (au moins six) et séances de réécriture (deux).

Rapport aux mots

Traduire, c'est entretenir « une relation avec le langage d'une intensité assez rare, évoque-t-il. Je me questionne plus sur le sens véritable des mots, sur leur étymologie. Le temps que je passe le nez dans les dictionnaires quand je traduis est sans commune mesure à celui quand j'écris mes romans ! »

Le travail s'apparente ainsi à un « jeu de négociations » entre niveaux de langage et enracinement régional. D'où la réelle importance, selon Nicolas Dickner, de compter sur des éditeurs et traducteurs locaux, pour éviter les bévues du genre Maurice « la fusée » Richard dans la traduction française du Monde de Barney de Mordecai Richler, cite-t-il en exemple.

« Il faut créer une forme de familiarité avec le lecteur sans pour autant trahir l'auteur original. Cet équilibre dans le ton est difficile à trouver, parfois, parce que l'argot de Montréal ne correspond pas nécessairement à l'argot de Toronto, par exemple. »

Les jurons représentent ainsi un réel défi, souligne-t-il.

« Kent utilise beaucoup le mot 'f**k', qu'il décline en qualificatif et conjugue aussi. Pour ma part, une fois que j'ai traduit un premier 'f**k' par merde, il ne me reste plus beaucoup d'options : putain est trop parisien et un sacre bien québécois serait trop fort, ne correspondrait pas aux intentions de l'auteur. »

Des irritants attachants

Nicolas Dickner avoue d'ailleurs éprouver un faible pour ce Kent, plus jeune et mal engueulé membre de la fratrie Weird.

« Andrew possède ce talent indéniable de révéler ses personnages à travers ses dialogues. Des personnages secs, voire haïssables auxquels on finit par s'attacher malgré leurs travers... »

Il marque une pause, puis reprend : « En fait, ils ne sont pas tant haïssables qu'irritants... C'est ça : les personnages d'Andrew Kaufman relèvent plus de la démangeaison ! » lance-t-il dans un éclat de rire.

Une démangeaison chouettement contagieuse.

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