L'esprit acadien de Daniel Poliquin

Pour étayer Le Vol de l'ange, Daniel Poliquin s'approprie... (ETIENNE RANGER, Le Droit)

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Pour étayer Le Vol de l'ange, Daniel Poliquin s'approprie avec brio et respect un pan de l'histoire du Nouveau-Brunswick.

ETIENNE RANGER, Le Droit

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Des enfants et des vieux qu'on vend aux enchères, «mais aux moins offrants», précise Daniel Poliquin, et ce, afin de leur éviter l'orphelinat ou l'hospice. Cette main-d'oeuvre bon marché titillait l'imaginaire de l'écrivain depuis plus de deux décennies.

La vie - et l'amour - l'ont mené à étendre ses racines de Franco-Ontarien jusqu'en Acadie, au cours des dernières années. Si bien qu'aujourd'hui, à l'instar des Longfellow et autres Michel Conte ayant fait d'Evangéline une héroïne bien connue, Daniel Poliquin s'approprie avec autant de brio que de respect un pan de l'histoire du Nouveau-Brunswick pour étayer Le Vol de l'ange.

À la base de son nouveau titre, cette pratique d'encan à rebours, par laquelle un commissaire des pauvres ou un huissier plaçait jeunes et vieillards dans des familles. Celles-ci avaient alors droit à une allocation du gouvernement pour abriter et nourrir ces pupilles de l'État qui, en échange, devaient participer aux corvées de la maisonnée.

«Mettre un prix sur quelqu'un nous paraît barbare, mais ça pouvait être un moindre mal, pour ces gens, à l'époque», fait valoir Daniel Poliquin.

Résilience romançable

Peu documentés, ces encans ont pourtant bel et bien eu lieu, au Nouveau-Brunswick, entre 1875 et 1925, environ.

«J'ai d'ailleurs assisté à la recréation, en anglais, d'une vente de pauvres, à Bouctouche... raconte l'écrivain. Le sujet demeure honteux, pour certaines familles. Mais il s'agit d'une pratique si révolue qu'elle en devient aujourd'hui romantique.»

Ou, assurément, romançable à souhait. D'autant que le manque de documentation officielle sur le sujet lui ouvrait en grand les portes de l'imaginaire.

Ainsi, on suit son héros, entre deux enchères, d'abord alors qu'il est enfant, ensuite, rendu à «soixante ans et demi» bien sonnés. Entre les deux ventes, Daniel Poliquin lui aura donné «50 ans de vie d'homme», faite d'errance, de séjours en prison et à l'asile, d'amours de passage. Mais aussi de petits bonheurs et douceurs glanés ici et là.

«Ce thème de la résilience, du bonheur qui tient à peu de choses, c'est très autobiographique, confie l'écrivain. Enfant, je livrais le journal Le Droit dans la Côte-de-Sable, à Ottawa. Je me faisais parfois voler par les bums du coin ou par les clients mécontents. Malgré ça, j'étais heureux de pouvoir offrir des gâteries à mes soeurs ou de pouvoir m'acheter une boîte de Smarties, de temps en temps...»

Ce «contentement et cette résistance au malheur» n'est pas de l'accommodement, ni de la soumission, tient-il à préciser.

Longtemps solitaire, il ne cache pas non plus partager avec son personnage ce besoin de socialiser, de s'entourer, avec l'âge.

«Il capitule face à la solitude, parce qu'il est rendu à la même place que l'auteur... admet ce dernier, d'un ton serein. Et pour vivre avec les autres, il faut parfois faire des compromis.»

Mais pas au point de s'aliéner, ni d'oublier qui l'on est, prévient-il.

La condition du minoritaire

Il ne faut pas s'étonner que son héros demeure délibérément anonyme jusqu'à la dernière phrase.

«Il a la hantise de l'assimilation par l'adoption "forcée".»

Autrement en bonne santé, cet homme demeure donc muet. Certes, sous la plume de son «créateur», il se raconte en français, mais le lecteur ne saura jamais vraiment quelle est sa langue maternelle.

«Est-il anglophone ou francophone, catholique ou protestant? soulève M. Poliquin, mutin. Comme il ne parle pas, il est l'équivalent de l'homme invisible de Patrice Desbiens. Il incarne la condition du minoritaire.»

L'auteur en a aussi fait un descendant du clan des Gens du Marais, un homme possédant «la mémoire du ventre» millénaire des Premiers Peuples et qui «aime vivre en étranger dans [s]on pays natal».

Cela lui donne l'occasion de creuser la notion de justice et de classes sociales.

«Il est faux de croire qu'on n'a pas connu cette idée de classes sociales. Au contraire, il n'y a qu'au Canada qu'on trouve une telle valorisation dans l'échec, du sort réservé aux autochtones à la Déportation, en passant par la Conquête. Ici, l'échec devient marque de noblesse ! C'est pathétique, mais pour un romancier, c'est franchement fascinant!»

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