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Rencontr3s croisées pour réinventer le ballet

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C'est le genre de rencontres artistiques rares, qui font palpiter le coeur des balletomanes. Les créations de trois chorégraphies et de trois partitions musicales vont se fondre en un seul spectacle au Centre national des arts (CNA), entremetteur pour l'occasion, du 20 au 22 avril.

Jean Grand-Maître, directeur de l'Alberta Ballet, s'apprête à livrer Caelestis sur une partition commandée expressément à Andrew Staniland; Emily Molnar, du Ballet BC, offrira Keep Driving, I'm Dreaming, sur une musique de Nicole Lizée ; Guillaume Côté, danseur et désormais chorégraphe au Ballet national du Canada signe quant à lui Dark Angels, créé de concert avec le compositeur Kevin Lau. 

Le printemps de la danse se conjugue en un trio de premières mondiales, une rareté dans la série Ballet du CNA !

L'annonce de ce projet inusité n'était pas passée inaperçue, l'automne dernier, quand Peter Herrndorf, président et chef de la direction du CNA a annoncé sans ambages : «Dans ce pays, les artistes n'ont pas accès aux outils ni au temps dont ils ont besoin. On veut changer cet écosystème.»

Dont acte. À la faveur d'une campagne de financement nationale pour appuyer la création de nouvelles oeuvres en musique, théâtre et danse, Rencontr3s a vu le jour dès la prise de fonction d'Alexander Shelley au poste de directeur musical de l'Orchestre du CNA, il y a deux ans.    

«À son arrivée, nous nous sommes demandé que faire pour prendre davantage de risques et devenir une force plus importante dans la création», raconte Cathy Levy. La productrice en danse au CNA avait déjà tenté, en vain, de concrétiser ce projet de co-production entre le département de danse et l'orchestre lorsque ce dernier était dirigé par Pinchas Zukerman. Question de «bon timing» et «d'alignement d'étoiles», l'arrivée de M. Shelley a donné un nouveau souffle à son projet.

«Alexander est arrivé avec des priorités différentes, poursuit Mme Levy. Il avait un intérêt pour la danse et le ballet, et voulait continuer à investir dans les compositeurs canadiens.»

Le concept est simple : commander à trois chorégraphes de ballet des spectacles d'une trentaine de minutes, chacun sélectionnant le compositeur avec qui il souhaite travailler. 

La prise de risque, elle, s'avère plus complexe. Comment convaincre un public plutôt habitué aux grands classiques du répertoire en ballet, à s'aventurer à la découverte de créations contemporaines inédites qui ne bénéficient encore d'aucune réputation? En misant sur des chorégraphes aux compagnies déjà plébiscitées par le CNA, croit Mme Levy : le Ballet national du Canada, le Ballet BC et l'Alberta Ballet. 

Rencontr3s, comme son nom l'indique, sera le point de convergence de trois des plus grandes compagnies canadiennes de ballet. Et un terrain d'exploration artistique pour chaque participant. 

Permettre à un directeur artistique de revisiter ses racines chorégraphiques et d'encourager ses danseurs à repousser leurs limites, renforcer une collaboration entre chorégraphes et compositeurs, enrichir le répertoire des compagnies en leur donnant les moyens de se doter d'une nouvelle création : les arguments ne manquaient pas pour défendre ce projet collaboratif. 

Contre l'appauvrissement financier qui menace et évacue les risques artistiques au profit des grosses ficelles commerciales, cet exercice de commande se révèle un excellent levier pour la création et une parenthèse de liberté réjouissante pour les artistes.

Jean Grand-Maître : retour à la création en toute liberté

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«Se tromper, c'est la mort. Les compagnies sont toujours à deux spectacles de la faillite.» Rencontré l'automne dernier lors de l'annonce de la campagne de financement par le CNA pour la création, Jean Grand-Maître n'y allait pas par quatre chemins. 

Le directeur artistique de l'Alberta Ballet s'estime chanceux de bénéficier d'un espace de création libre que sa compagnie n'aurait jamais pu se permettre. «À titre de directeur artistique, je suis toujours appelé à compléter la saison par une chorégraphie qui doit répondre à des paramètres de programmation, regrette-t-il. Cette expérience m'a rappelé mes années de création en Europe.» 

La liberté en bandoulière, il a choisi de travailler en collaboration avec Andrew Staniland dont il trouvait la musique «très humaine, avec beaucoup de force, de passion et une grande intensité.» 

Le chorégraphe commence par soumettre au compositeur des photographies qui lui inspireront une partition symphonique «avant-gardiste et puissante». Caelestis explore ainsi l'opposition entre beauté humaine et paysages contemporains immondes: «C'est une plongée au coeur de notre propre mortalité, dans le contexte d'un infini sacré», écrit le chorégraphe en note d'intention.     

Avec Rencontr3s, chaque chorégraphe avait carte blanche avec son compositeur. «La commande exigeait seulement un ballet d'une demi-heure avec un budget nous permettant d'embaucher 10 à 12 danseurs.» 

Jean Grand-Maître décide de «sacrifier» deux interprètes pour les substituer par deux conceptrices vidéo. «Ensemble, nous avons parlé d'énergie, de monde en déséquilibre, de tourments et de grande énergie dans la création.» 

Le compositeur concentre son inspiration sur le nombre d'or (phi), pour la création de mélodies et d'harmonies inspirées par ce chiffre magique. De son côté, le chorégraphe en profite pour revisiter son travail précédant sa nomination à titre de directeur artistique de l'Alberta Ballet.

«Les danseurs avec qui je travaille me connaissent depuis une dizaine d'années, ils sont au fait de mon approche chorégraphique, poursuit-il. Ils ont tout de suite compris où je voulais aller. Cela m'a permis de retrouver mon travail de l'époque, mais aussi de le pousser plus loin.»

Emily Molnar : trouver son alter ego en composition musicale

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Emily Molnar, du Ballet BC, est l'une des rares directrices artistiques à pouvoir se targuer d'encourager autant la création de nouvelles pièces : 40, au total, depuis son entrée en fonction en 2009. Il ne s'agit donc pas d'un galop d'essai pour la chorégraphe originaire de la Saskatchewan, dont la carrière - entamée à l'École nationale de Ballet, poursuivie au Ballet de Francfort, puis en Colombie-Britannique - abat un bouquet de qualités contrastées (elle est aussi directrice de la danse au Banff Centre). 

Régulièrement en tournée canadienne et internationale, elle a fait la connaissance de la compositrice Nicole Lizée entre deux avions, à l'aéroport de Montréal. «Nicole figurait au top de ma liste musicale, évoque-t-elle. C'est une femme, nous avons les mêmes origines saskatchewanaises et nous appartenons à la même génération.» Des détails non négligeables lorsqu'il a fallu choisir un compositeur parmi la liste soumise par l'OCNA. 

«La façon dont elle déconstruit sa musique et créé en même temps un univers doté d'une voix très expressive, un univers ouvert à l'expérimentation, m'a séduite. J'étais très curieuse de la façon dont elle accorde une grande responsabilité à l'orchestre, qui bénéficie d'une indépendance et doit être, en même temps, très impliqué collectivement.» 

Au début du processus, la chorégraphe soumet cette question aux danseurs : «Où iriez-vous si vous pouviez mettre votre vie en suspens ?» De son côté, la compositrice imagine une pièce musicale en épisodes construite autour d'une vingtaine de mouvements. «Je l'ai perçue comme la mise en abyme d'un rêve», évoque Emily Molnar. 

Keep Driving, I'm Dreaming, titre éponyme de la partition, pave le chemin chorégraphique d'un «poème abstrait sur le rêve» en convoquant une bande son très cinématographique. De quoi inspirer une danse qui rêve sans cesse de nouveaux horizons.  

«Nous n'utilisons pas le ballet comme un langage codifié, mais comme un vocabulaire à  réinventer dans chaque nouvelle création», fait valoir la directrice artistique du Ballet BC. Envisage-t-elle de prolonger sa collaboration avec la compositrice ? «Je suis fan de son travail, alors travailler avec Nicole sera une option que nous considérerons à l'avenir, tant pour la commande d'une pièce que pour l'utilisation d'une musique existante.»

Guillaume Côté : le luxe de prendre son temps

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Danseur au Ballet national depuis près de 20 ans, Guillaume Côté n'avait jamais «travaillé de cette façon-là». Comprendre : sans se presser, avec le luxe de pouvoir étaler le processus de création sur une année. «Au Ballet national, le travail s'effectue essentiellement trois mois avant la première», expose-t-il. 

Débutant avancé à la chorégraphie, nommé associé chorégraphique «seulement» depuis 2013, Guillaume Côté signe sa troisième création pour le Ballet national. L'occasion, pour lui, de prolonger sa collaboration avec le compositeur Kevin Lau entamée en 2016 sur son spectacle Le Petit Prince.  

«Rencontr3s m'offre la possibilité de travailler avec lui sur un projet plus libre, détaché de toute narration», se réjouit le Québécois originaire du Lac-Saint-Jean. Leur thème initial, subtilement coloré par l'anniversaire de la Confédération, s'appuie sur l'adaptation d'un être à un nouvel environnement. «La résistance initiale, puis l'intégration et la réaction de la nouvelle communauté à ce corps étranger», résume le chorégraphe. 

Parle-t-on d'immigration ? Guillaume Côté préfère l'approche corporelle, voire animale, du thème, évitant les connotations sociales et privilégiant le lexique organique. «J'imaginais créer un monde surhumain en m'appuyant sur une technique plus classique de danse, avec pirouettes, flips et gros portés, explique-t-il. Un style vieux Balanchine moins employé de nos jours, considéré comme vieux jeu, mais que je voulais styliser avec une architecture cassée.»

Démonter, remonter, inventer, avancer. Guillaume Côté a remis l'ouvrage sur le métier plusieurs fois pour créer Dark Angels. Il a ajouté deux danseurs à la distribution initiale ; goûté au délicat travail en tandem avec un compositeur. 

«La tendance actuelle est d'utiliser des musiques génériques existantes, du Philip Glass ou du John Adams, analyse-t-il. Cette fois, le défi a été d'être à la merci de la musique, de s'ajuster à ce que Kevin voulait composer. Mais je crois que le plus difficile a été de ne pas vouloir contrôler son travail, de lui donner la liberté de faire ce qu'il voulait tout en sachant parfois l'influencer.» Un pas de deux diplomatique, en somme.




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