Luc Picard : l'enfance, sans compromis

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Luc Picard, entouré des jeunes comédiens au centre des Rois mongols : Henri Picard (son propre fils), Alexis Guay, Milya Corbeil Gauvreau et Anthony Bouchard.

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Ce sont avant tout les « thèmes ducharmiens » du roman de Nicole Bélanger (Salut mon roi mongol !, publié en 1995, et tout juste réédité pour coïncider avec la sortie du film) qui ont « touché » Luc Picard et l'ont convaincu de reprendre la caméra, après L'Audition et deux incartades dans l'univers des contes de Fred Pellerin.

Luc Picard n'a jamais fait un secret de sa sensibilité souverainiste. Mais si son quatrième long-métrage plonge le spectateur au coeur de la crise d'Octobre, c'est moins pour parler de politique que de l'enfance. 

Il ne cache pas avoir essayé de signer un récit à la Stand By Me, film de Rob Reiner portant sur la fin de l'enfance et des illusions qu'elle transportait. « L'impertinence de l'enfance, sa pureté, comment on fait pour rester fidèle à qui on est : c'est ça qui est venu me chercher au départ », dans le roman de Nicole Bélanger. « Pour moi, Manon et ses cousins (les jeunes protagonistes du récit, deux ados et leurs très jeunes frères, NDLR) combattent à leur façon le monde adulte et tous ses compromis », relate Luc Picard, pour qui les événements d'octobre 70 « ne servent que de décor » au film, et ne cherchent pas à porter de couleur politique.

Le film traite de la période charnière qui constitue le passage de la vie d'enfant à la vie adulte.

Quand elle réalise que ses parents, à bout de ressources, envisagent de la placer en famille d'accueil, « Manon voit se profiler la fin de l'enfance », expose le réalisateur. Pour s'opposer à cette décision », l'adolescente va vouloir « imiter les felquistes ». S'inspirant des kidnappings perpétrés par le FLQ - qui semblent porter fruit, selon l'analyse candide qu'elle en fait - Manon va convaincre la petite bande de profiter du chaos social ambiant pour fuguer... en emportant avec eux une grand-mère en fauteuil roulant qui n'est pas la leur.  

Cette « toile de fond » historique intéressait néanmoins Luc Picard, « pour toutes sortes de raisons », et principalement « parce que j'avais 9 ans [en octobre 70] : il y a donc une identification assez directe à ces enfants », reconnaît celui qui a grandi dans un quartier populaire de Montréal, à Lachine. Comme les enfants du film, « j'ai vraiment vécu cette vie de ruelles. C'est mon monde. Et c'est un monde très vivant. J'ai donc plein d'affinités avec cette histoire ».

Le réalisateur reconnaît d'ailleurs s'être servi de ces enfants en révolte et en fuite pour asseoir « une métaphore du Québec ». La bande « représente un peu la jeunesse effervescente du Québec dans les années 60 et 70 », sa quête d'« émancipation » politique et laïque. Dans le film, ce besoin d'espace et de liberté s'exprime symboliquement dans le fait que les gamins partent se cacher à la campagne.

« C'est pour ça que j'ai repris à la fin du film la chanson [Un musicien parmi tant d'autres] de Serge Fiori, qui est emblématique des années 70. C'est pour moi une façon de demander 'Où est passée cette énergie-là ?', parce que je ne la retrouve pas toujours, aujourd'hui... »

La musique lui sert à glisser parfois un petit commentaire politique - la trame sonore laisse par exemple Mark Hamilton seriner Comme j'ai toujours envie d'aimer sur des images de tanks et d'arrestations survenues en même temps que la Loi sur les mesures de guerre - mais il n'était pas question d'inscrire le film dans une logique militante qui n'aurait fait que « distraire » le spectateur du récit dramatique, soutient Luc Picard. Qui, pour rappel, jouait dans Octobre de Pierre Falardeau.

La force du groupe

Seule la métaphore transparait, subtilement. « Elle est là parce que c'est l'expression de quelque chose qui me touche, mais je ne voulais pas l'imposer. La souveraineté n'est plus une idée très à la mode en ce moment, convient-il. Reste que j'ai toujours cette inquiétude là, d'un étiolement de la culture, de l'anglicisation. » 

« Au-delà de la souveraineté », le film lui permet d'aborder « l'idée du 'sens du collectif', de 'la force du nombre' qu'il y avait à cette époque, et qu'on a beaucoup perdu, je pense. » Luc Picard trouve « dangereuse » notre ère contemporaine, « individualiste et consumériste », et cette « société où les consommateurs sont aussi fragmentés ». « Il y a aujourd'hui beaucoup de solitude, chacun sur son iPad, et comme une culture du vide, si je compare aux années 70... Ce n'est pas de la nostalgie de ma part : je crois encore à ces choses-là. Je trouve important de pouvoir rattacher ton opinion ou tes idées à une collectivité. 

Le comédien se reconnaît « en toute humilité » dans le personnage de Manon, une « battante » qui fait preuve d'une détermination farouche en toute circonstance, et qui «refuse les compromis et les demi-vérités».

Luc Picard, pour la toute première fois, s'est concentré exclusivement à son travail de réalisateur. Afin de ne pas «distraire» le spectateur du récit dramatique, il n'a pas voulu s'attribuer de petit rôle, pas plus qu'il n'a voulu en donner à des comédiens trop connus.

Les rois mongols prend l'affiche le 22 septembre.

Au service de la vérité

Avant le tournage, Luc Picard a fait voir à ses jeunes comédiens (Milya Corbeil Gauvreau, Alexis Guay, Anthony Bouchard et... Henri Picard, son propre fils, qui n'a eu aucun passe-droit : pour obtenir le rôle, le jeune homme a dû mériter sa place, au même titre que quelque 170 autres candidats venus passer des auditions) plusieurs «films de référence», dont le «chef-d'oeuvre» de Reiner Stand By Me, afin de leur expliquer ce qu'il souhaitait faire et ce qu'il attendait d'eux.

Luc Picard... (Le Soleil) - image 3.0

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Luc Picard

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Un clin d'oeil - trouvé par les jeunes comédiens - est d'ailleurs directement adressé à Stand By Me, quand les deux garçons se donnent cmutuellement «un coup de pied aux fesses affectueux», pendant qu'ils courent.

Les enfants ont dû aussi regarder Les ordres, la série Stranger Things, ainsi que des documentaires d'époque.

«On a souvent une vision condescendante de l'adolescence et de l'enfance, alors qu'ils sont souvent tellement brillants», estime le réalisateur. Son défi, pour obtenir de ses comédiens le même niveau de jeu «hallucinant de vérité » que dans Stand By Me, c'était de les mettre en situation de confiance : «leur donner assez de liberté pour qu'ils sentent qu'ils avaient la possibilité d'être eux-mêmes, d'être vrais, qu'ils ne cherchent pas à se rendre plus beaux qu'ils ne sont». Et en situation de connivence totale entre eux, pour rendre compte de ce clan juvénile soudé, et que ces liens familiaux soient instantanément crédibles. Au casting, il était craintif.  «Je ne savais pas si la chimie allait opérer ou pas.» Ses appréhensions sont vite tombées: «Ça n'a pris qu'une seule rencontre », et la gang s'est instantanément soudée: Ils taient vrais et naturels devant et derrière la caméra».

Force est de concéder que Luc Picard est parvenu à son but haut la main: son film, très souvent, rappelle effectivement Stand By Me, tant dans la forme que dans le ton adoptés. Ce qui constitue tout un accomplissement.




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