Iqaluit: le chemin du deuil et de la guérison

CRITIQUE / Réalisateur habile (Roger Toupin, épicier variété ; Ce qu'il faut... (Courtoisie)

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CRITIQUE / Réalisateur habile (Roger Toupin, épicier variété ; Ce qu'il faut pour vivre, sacré «meilleur film» au Gala des prix Jutra 2009), Benoit Pilon se paie un road trip jusqu'à Iqaluit. Un roadtrip intérieur, statique, ayant pour cadre une terre de quasi-bout du monde, ce Nunavut où les routes elles-mêmes ne mènenent nulle part.

Pas anodin. Ce sera d'ailleurs souligné par un bref plan fixe: dressé à la sortie de la ville d'Iqaluit, au mileu de la toundra, un panneau de signalisation affiche une étrange vérité : «Road to nowhere».

Panneau éminemment symbolique, puisque le personnage central, Carmen, parachutée à Iqaluit où elle n'a jamais mis les pieds afin de se rendre au chevet de son mari accidenté, et désormais inconscient, semble complètement perdue.. Les lieux, l'alcool et la culture locale achèveront de la déboussoler. Ou peut-être de la reconstruire.

Campée par une Marie-José Croze en pleine possession de son regard glacé, yeux azuréens où se noient les doutes, la colère et la frustration, Carmen erre tristement, un peu dépassée par le vent des événements. Des informations qui lui parviennent au compte-goutte lui soufflent au visage de glaciales bourrasques. 

Ce Nordir vient tout d'abord des circonstances nébuleuses, et possiblement criminelles, entourant l'accident qui a plongé son mari, Gilles, dans le coma. Il viendra ensuite de certaines révélations au sujet du passé de Gilles (François Papineau, dans un registre mâle  viril silencieux qui lui va plutôt bien), apparemment plus énigmatique qu'il ne le laissait paraître.

Depuis plus de 10 ans, le mari tenait une job de contremaître sur les chantiers du Nunavut, boulot pour lequel il devait abandonner la «civilisation» - et Carmen - six mois par année. Ça laisse un peu de temps pour les secrets...

Déterminée à les percer, Carmen entreprendra une «enquête» aussi louable que maladroite ; elle est ici l'étrangère et, à ce titre, ne manquera pas de commettre un ou deux petits faux-pas culturels susceptibles de froisser les Nunavummiut. Le film est d'ailleurs ponctué des têtes-à-têtes (et de heurts) à saveur interculturelle particulièrement réussis. 

Elle est, surtout, isolée et désemparée. «Je n'arrive même plus à savoir si c'est on est le jour où la nuit», avouera-t-elle à son réveil, après quelques jours passés dans cet environnemnt constamment baigné de lumière.

inégalable  Ungalaq

Son enquête la conduira à rencontrer Noah, un employé et ami de Gilles. Il lui faudra lentement apprivoiser cet Inuk dont le regard bleu abyssal n'a rien à envier au sien. Ses yeux perçants et rieurs semblent d'ailleurs véhiculer exactement l'inverse de ceux de Carmen, même s'ils portent eux aussi leur lot de douleurs. 

Très beau personnage, que ce Noah incarnant une forme de sagesse et de sérénité difficilement dissociables de la résilience autochtone. S'il est, de tous les résidents d'Iqaluit, celui qui affiche la plus grande bienveillance, Noah n'en demeure pas moins méfiant, et n'a pas la confidence facile.

Comme c'est sur les épaules de ce sympathique bonhomme que repose finalement tout l'équilibre de ce film triangulaire, saluons le jeu - et surtout le charisme - du comédien (et sculpteur) Natar Ungalaq (Atanarjuat). 

Pour mémoire: Benoit Pilon avait déjà fait appel au comédien inuit pour Ce qu'il faut pour vivre, film pour lequel Natar Ungalaq avait remporté tant le Jutra du meilleur acteur que le prix Génie de l'interprétation masculine. Il y a des talents plus naturels que d'autres. Ungalaq, lui, est un monument, crevant l'écran au point de nous faire oublier de regarder Marie-José Croze.

Les trajectoires de Carmen et de Noah vont s'entremêler aussi inextricablement que leurs peines. Le récit fait mine de nous amener sur le chemin du deuil, mais la voie tracée est en réalité double, car Benoit Pilon en profite pour arpenter subtilement le chemin de la «guérison» - non pas au sens strictement médical, mais bien dans l'acception autochtone du terme, qui englobe par exemple tant la reconnaissance d'un tort que l'expression du pardon.

Son film s'adresse davantage aux amateurs de grands espaces (très joliment cadrés par le directeur de la photographie Michel La Veaux) et de lumière nordique qu'aux amateurs de suspense. son rythme, respiration lente et endurante, porte l'empreinte des zones arctiques. Quant aux pseudo-mystères de Gilles et la quête de vérité de Carmen, ils servent avant tout de prétexte pour explorer le tissu des liens humains et aborder, entre autres thèmes, le sens des responsabilités, la réconciliation, la résilience. Et peut-être même la sagesse des renoncements.




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