Nelly, d'Anne Émond ***

Anne Émond a construit son film autour des... (Courtoisie)

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Anne Émond a construit son film autour des fissures et des ambiguités d e Nelly Arcan.

Courtoisie

Le DroitYves Bergeras 3/5

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CRITIQUE / La réalisatrice Anne Émond propose un portrait en creux (et non pas creux, loin s'en faut) de Nelly Arcan.

Loin du bio-pic traditionnel, son Nelly délaisse la narration chronologique, préfèrant plutôt proposer un portrait, pluriel et fragmenté, de la personnalité qu'il veut honorer. Un travail impressioniste, donc, qui cherche à rendre compte de la personnalité paradoxale de la romancière québécoise autoproclamée Folle et Putain, qui, quelque sept ans après sa mort - un suicide en pleine gloire littéraire - demeure encore une énigme aux yeux de son entourage. 

Nelly est un petit univers dense et fracturé, à l'image de Mme Arcan. À tout le moins fidèle à l'image que l'auteure laissait transpirer et imprimer. En se fiant sur ses propres perceptions, celles des gens qui l'ont côtoyée, et les reflets que Nelly Arcan a renvoyé d'elle-même en se couchant sur papier, Anne Émond se lance dans un parcours sinueux entre les multiples reflets d'une auteure qui, tout à la fois bavarde et secrète, a gardé un voile entre la part de son oeuvre qui relevait de la fiction et de la sincérité.

D'où la proposition, pleienement assumée, d'Anne Émond de construire son film autour des fissures et des ambiguités d'Arcan. Le spectateur est «baladé» au sein d'une galerie de portraits fragmentaires. On suit Nelly à différentes époques de sa vie . Plurielle, mais toujours en proie à ses démons, le doute et la dépendance (que ce soit à la coke, à la séduction, au sexe ou au succès). Ces démons servent de constante et de fil conducteur. 

Dans un lancinant mouvement de va et vient, se succèdent donc l'adolescente insécure, prise au piège d'un amour toxique, la femme conquérante, voire fatale, collectionneuse de corps masculins; la jeune créatrice dont la densité littéraire fascine; la vedette littéraire adulée, mais pas plus heureuse, car obnubilée par la crainte d'un échec ultérieur; la femme de tête et la femme de corps, parfois victime de sa propre enveloppe charnelle et des (en)jeux de séduction. Au-dessus de ces facettes plane la voix off, au ton neutre, de l'auteure, qui, depuis son ciel étoilé, reprend des bribes de son oeuvre. Ces fragments servent à motiver, ici, un geste ou un regard, là, le vide immense qui semble l'habiter à tout instant.

Ces courts extraits viennent puncher, sans l'alourdir, le film. C'est même un de ces atouts remarquables, alors que le passage d'un objet littéraire à l'écran est un exercice périlleux, et souvent malheureux, les deux médiums n'étant pas si facilement solubles l'un dans l'autre. Les silences et le non-dit se veulent néanmoins plus révélateurs que le «dit ou publié».

La comédienne Mylène Mackay incarne Nelly.... (Courtoisie) - image 2.0

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La comédienne Mylène Mackay incarne Nelly.

Courtoisie

Dans le regard d'Anne Émond, l'engourdissement est pour Nelly ce qui se rapproche le plus du bonheur. Ou, à défaut, du bien-être. À l'arrière-plan, la caméra cristallise donc l'incapacité d'être heureuse. Rien ne semble pouvoir venir à bout de ce doute dévorant, permanent, sournois et suffocant. De ce sentiment de vivre «à côté» d'elle-même, en observatrice. De son d'inaptitude à entrer en relation avec les autres qui hante l'auteure, malgré la fascination que son oeuvre - et, précédemment, son corps - auront suscité. 

Cette sensation de gouffre est parfaitement communiquée par la mise en scène (un morceau de robot à quiconque repèrera l'exemplaire du livre Le Vide de Patrick Sénécal caché dans le décor d'une scène). Et par la comédienne Mylène MacKay, qui cherche moins à «ressembler» à Nelly Arcan qu'à donner chair à ses fêlures, ses tourments, ses faux-semblants et ses zones d'ombre. 

L'interprète s'offre une solide carte d'affaires pour la suite de sa carrière. Royale de désillusions et d'infinie tristesse, elle se meut dans les clairs-obscurs que multiplie Anne Émond. Elle évite de croiser son reflet dans les nombreux miroirs que lui tend la mise en scène, comme dans un parcours d'obstacles. Le fil conducteur du partage (la drogue, le corps, l'âme) et de la rétention (les secrets) est toutefois plus intéressant que ce jeu de miroirs, déjà vu. 

Le film est une réussite formelle. En fonction de la personnalité qu'elle souhaite examiner, la réalisatrice installe sa caméra à différentes hauteurs (et ce, de façon plus subtile que par d'élémentaires plongées ou contre-plongée destinées à écraser ou magnifier le sujet). Le spectateur n'est jamais perplexe, puisqu'une palette de couleurs précises est associée à chaque personnalité, ce qui vient clarifier la temporalité, tout en variant les atmosphères.

Mais comme le personnage s'emmerde, à ruminer son propre «gâchis» tout en multipliant les relations troubles avec son entourage, il finit par nous engloutir dans son malaise viscéral. Au point qu'on a parfois envie de décrocher, pour happer une goulée d'air.

Malgré son classement - 16 ans et plus - et quelques scènes d'étreintes (dont une scène violente particulièrement éprouvrante, piquée aux pages de Putain), Nelly n'a rien d'obsène. Il nous a même semblé moins voluptueux, et plus cérébral, que Nuit #1, pour lequel Anne Éond a reçu le prix Claude-Jutra en 2012. Aucune sensualité, que l'on suive le parcours de «Cynthia» la Nelly «fille de joie», ou celui de son l'avatar de «Marilyn», trop abimé pour être véritablement glamour.

On notera que la cinéaste s'est humblement abstenue de prétendre offrir au spectateur des «clefs» censées expliquer les névroses de l'auteure ou éclairer sa disparition prématurée. Elle se contente de proposer des pistes de réflexion - souvent étayée par les romans d'Arcan. C'est tout à son honneur: un tel exercice aurait été, au mieux, futile, au pire, prétentieux. 

Ce qui ne l'empêche pas de distiller discrètement des éléments (pouvant être perçus comme) annonciateurs du suicide de l'auteure, dont sa tentative de mettre à mort son alter-ego de papier.

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