Capter les éclats d'une étoile filante

Pour développer et ancrer sa vision de Nelly... (Etienne Ranger, Le Droit)

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Pour développer et ancrer sa vision de Nelly Arcan, Anne Émond s'est inspirée de plusieurs artistes féminines au destin aussi tragique que le sien, parmi lesquelles Marilyn Monroe et Dalida.

Etienne Ranger, Le Droit

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Anne Émond a compris le jour même de la mort de Nelly Arcan, le 24 septembre 2009, qu'elle porterait sa trajectoire filante au grand écran. Elle était «vraiment fan» de l'écrivaine - qu'elle n'a jamais rencontrée - alors qu'elle trouvait plutôt «bizarre, pour ne pas dire irritante, sa présence médiatique, ses seins refaits, le botox...» «J'entretenais un véritable rapport amour-haine envers elle», avoue la cinéaste.

À l'annonce du suicide de Nelly Arcan, pourtant, Anne Émond s'est elle-même étonnée de sa réaction. 

«À ma tristesse s'est mélangée une grande colère, relate-t-elle. J'étais vraiment fâchée de voir une autre de nos voix artistiques fortes, comme Hubert Aquin [dont la prise de parole imprègne son premier long métrage, Nuit #1] et Dédé Fortin partir comme ça. Je l'ai pris personnel, parce que je voulais croire qu'il était quand même possible d'être femme et artiste chez nous!»

Un projet «casse-gueule»...

La trentenaire était consciente qu'elle s'attaquait à son «projet le plus risqué à ce jour» et «pas mal casse-gueule», dès lors que la productrice Nicole Robert est embarquée dans l'aventure. «Ne serait-ce que parce qu'un biopic sur quelqu'un de mort depuis si peu de temps relève toujours de l'exercice ultra-délicat», énonce la scénariste et réalisatrice.

Anne Émond s'est attelée à la tâche. En relisant chacun des livres de Nelly Arcan. Elle a rencontré ses amies, son éditeur, sa famille, certains de ses ex, son psychanalyste. «Comme si je préparais un documentaire, quoi.»

Après un an de travail sur son scénario «plus conventionnel et chronologique», elle s'est relue pour arriver au seul constat possible à ses yeux: «C'était franchement mauvais et ennuyant!» 

«Même si ça collait à la réalité, je m'étais complètement éloignée de ce qu'elle était, elle: complexe et multiple», explique-t-elle.

La scénariste a donc commencé à éclater son propos, confortée par ce qu'elle avait retenu des entrevues faites avec les gens qui avaient connu la romancière: «Il y avait autant de Nelly que de personnes dont j'avais recueilli le témoignage.»

Petit à petit, elle a développé les quatre facettes de son personnage adulte: la grande amoureuse torturée (inspirée de son roman Folle); l'incontournable Putain; la star qui n'existait que sous les feux des projecteurs; mais aussi l'auteure, qui travaille en solitaire. C'est sans oublier l'adolescente (incarnée par Mylia Corbeil-Gauvreau) qui laisse entrevoir son désir de briller... même si sa mère et sa confidente d'alors semblent tout faire pour qu'elle reste dans l'ombre.

... À la proposition esthétique réfléchie

Pour les besoins de sa cause, Anne Émond s'est inspirée de plusieurs figures féminines tragiques du milieu des arts: Marilyn Monroe, Amy Winehouse, Sylvia Plath, Virginia Woolf, Dalida. Autant de vies «courtes, car trop intenses». 

Elle a également visionné de nombreux films d'époque pour tourner la scène de bal où une Nelly glamour et un brin éméchée drague l'auteur de l'heure dans une chorégraphie soigneusement conçue par Manon Oligny. 

Elle a regroupé des échantillons de couleurs de peintures pour bien définir avec la directrice photo Josée Deshaies et le directeur artistique David Pelletier les différentes palettes de tonalités dans lesquelles elle voulait faire évoluer chacune de ses Nelly (des gris trash pour l'amoureuse toxique aux ocres chauds pour la vedette, en passant par les teintes froides de la chambre où elle reçoit ses clients).

Elle a réfléchi aux cadrages propres à chaque facette: de haut, souvent, lorsque Nelly va chez son psychanalyste; au ras du sol quand elle pique une crise de jalousie à son amant dans le vestiaire d'une piscine municipale...

«J'avais une idée assez forte de l'esthétique que je souhaitais pour chaque personnage. J'avais minutieusement tout référencé, pour mieux y aller à l'instinct, une fois sur le plateau», confirme la réalisatrice.

Anne Émond a surtout décortiqué les romans de Nelly Arcan, pour en recréer des scènes dans son long métrage, tout en accumulant de manière méthodique les citations sur des thèmes clés: la mort, la peur de vieillir, la beauté, le succès, etc. Ces citations ponctuent son film, tantôt pour renforcer un moment précis, tantôt pour faire le lien entre deux visages du personnage.

La cinéaste est consciente de proposer un long métrage qui, au final, laisse le public avec plus de questions que de réponses. Elle l'assume complètement.

«Ç'aurait été vulgaire, selon moi, de chercher à expliquer en environ deux heures pourquoi elle a fini par se suicider.  En mourant, Nelly Arcan est partie avec sa vérité, une vérité que personne ne peut prétendre vraiment saisir...»

Anne Émond soutient que si elle avait connu Nelly Arcan personnellement, elle n'aurait jamais pu, ni eu envie de faire ce film. «Mais après toutes ces années passées par la bande en sa compagnie, je réalise que j'aurais aimé ça, la connaître...»

Elle se dit par ailleurs convaincue d'une chose: «Nelly aurait difficilement composé avec le monde impitoyable dans lequel on vit», notamment à cause de la prolifération et de l'omniprésence des réseaux sociaux.

«Quand on voit circuler les propos méchants pour rien sur Safia Nolin, par exemple, on constate qu'il y a encore pas mal de chemin à faire, par rapport à l'image des femmes», déplore-t-elle. 

Dans la foulée, et d'un ton mi-figue, mi-raisin, Anne Émond évoque le fait que Nelly sortira en salles la journée même où Donald Trump prendra officiellement le pouvoir aux États-Unis. Puis, elle laisse entendre un long soupir, à l'autre bout du fil: «Me semble qu'il serait temps qu'on soit plus doux les uns avec les autres, non?»

S'abandonner à jouer, sans effets de miroir

Mylène Mackay... (Hugo-Sébastien Aubert, La Presse) - image 3.0

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Mylène Mackay

Hugo-Sébastien Aubert, La Presse

«Pour un mois, j'ai accepté que mon corps appartienne à une oeuvre artistique.» Plus encore, Mylène Mackay a également accepté de le faire sans voir une seule image tournée par Anne Émond. 

«J'ai dû m'abandonner totalement. En même temps, ne pas pouvoir porter de regard critique sur moi, mon travail, mon image, m'a permis de me détacher pour me mettre entièrement au service du personnage, de me laisser défigurer par les émotions de chacune des Nelly que je devais interpréter. Ça m'a libérée de toute contrainte. Et c'est peut-être pour ça que j'ai pu traverser aussi sainement toute cette aventure!» lance en riant doucement la comédienne de 29 ans.

Lors de son premier visionnement de Nelly, elle se souvient qu'Anne Émond était assise à droite et son agente à sa gauche. Qu'elle n'a pas «eu mal au ventre» comme elle l'appréhendait, à l'idée de voir le résultat de son travail. «Le reste demeure toutefois flou, comme si c'était trop à absorber d'un seul coup», raconte-t-elle. 

Une impression nette demeurait, toutefois, au terme de cette projection: «Je ne m'attendais pas à ce que le film soit aussi doux dans la violence...»

Là résidait d'ailleurs toute l'ambiguité de Nelly Arcan, tiraillée entre ombre et lumière. Mylène Mackay abonde: «Avec ses yeux bleus et son teint de porcelaine, elle pouvait passer pour un ange. Mais un ange capable d'écrire avec une rage, une violence d'une troublante intensité.»

Or, c'est justement parce qu'elle est du genre «assez saine» dans ses habitudes de vie que la comédienne a ainsi pu «aller toucher au plus malsain». 

«J'ai fait attention à moi, mais à la base, je n'ai pas le côté dangereux et autodestructeur de Nelly Arcan. Je ne pouvais donc pas sombrer avec elle, en l'incarnant.»

Encore lui fallait-il trouver en elle, tour à tour, les facettes de séductrice absolue, d'amoureuse toxique, d'auteure aussi angoissée qu'implacablement lucide et de prostituée désabusée et vulnérable à la fois, que la réalisatrice souhaitait explorer.

«Commencer par tourner les scènes de vamp, à la Marilyn Monroe, m'a donné la chance de l'aborder par un côté plus extérieur, extraverti. Ce désir de plaire exacerbé a beau m'être étranger, habillée, maquillée et coiffée comme je l'étais, je n'avais pas le choix d'y croire moi-même!» lance l'actrice.

Et si les scènes «pas évidentes» de prostitution ont réclamé d'elle de «puiser l'inspiration» dans Putain pour étayer sa proposition, Mylène Mackay confie que son plus grand défi a été d'interpréter l'auteure.

«Il y a quelque chose de ses angoisses et, surtout, de son cynisme, que je n'ai pas naturellement. J'ai dû la composer plus, cette Nelly-là.»

Comme elle a aussi dû travailler son regard. «Anne m'avait dit qu'en deux ou trois secondes, Nelly Arcan pouvait regarder quelqu'un avec une douceur infinie, puis lui lancer des couteaux. J'ai intégré ça, dans certaines scènes, cette détresse si grande qui semblait l'habiter jusqu'au plus profond de ses yeux. Elle n'était pas faite pour devenir un personnage public: son écriture la libérait autant qu'elle l'emprisonnait...»

Avant même d'auditionner pour le rôle, Mylène Mackay (Endorphine, Embrasse-moi comme tu m'aimes, entre autres) avait tout lu Nelly Arcan. Son oeuvre lui avait notamment déjà servi pour Elles XXx, le spectacle présenté avec Marie-Pier Labrecque par leur compagnie Bye Bye princesse. Elle a tout relu, pour préparer Nelly.

«J'ai la certitude qu'elle est une partie de toutes les femmes, qu'il faudrait l'étudier en philosophie, parce qu'elle a réussi à parler de la féminité dans tous ses paradoxes.»

Plus que tout, il lui reste ceci, de ses lectures: «J'ai envie de trouver ça beau, des cheveux blancs et des rides. Pas juste chez les autres femmes. Sur moi, aussi.»

Regards croisés sur l'écriture intime

Collectif sous la direction de Claudia Larochelle

Je veux une maison faite de sorties de secours

VLB éditeur, 240 pages

Ces Réflexions sur la vie et l'oeuvre de Nelly Arcan regroupent des textes signés par des proches, journalistes et artistes qui sont entrés en contact avec la femme, soit parce qu'ils l'ont côtoyée dans son quotidien, soit parce qu'ils l'ont lue. La femme de théâtre Marie Brassard y réfléchit sur son travail avec Sophie Cadieux sur La fureur de ce que je pense (spectacle qui sera incidemment repris en mai prochain, au Centre national des arts); la romancière Nancy Huston, sur les sujets dont elle aurait aimé discuter avec elle, si elle avait pu la rencontrer. Pierre Thibeault, qui l'a embauchée comme chroniqueuse au Ici, la décrit comme «une géante aux pieds d'argile». L'écrivaine et professeure Martine Delvaux y va sans l'ombre d'un doute du texte le plus percutant: La robe de Nelly Arcan.

D'un témoignage à l'autre, il est donc question de féminité, de corps, de mère, de père, de rapport à la fiction, de suicide, de cosmos, entre des extraits de Putain, Folle, Burqa de chair fort soigneusement sélectionnés et insérés entre les différentes interventions.

Il s'avère touchant de lire certains témoignages sur l'impact que Nelly Arcan a eu sur celles et ceux qui l'ont découverte par le biais de ses livres. Mais ce sont indiscutablement les «intermèdes» très personnels et sentis que signe Claudia Larochelle, l'amie d'Isabelle Fortier, mieux connue sous son pseudonyme de Nelly Arcan, qui font la véritable force de ce titre. Mme Larochelle réussit, avec la pudeur et le respect empreints de toute l'affection qu'elle éprouvait pour son amie, à rendre compte de la femme complexe qu'elle était par petites touches impressionnistes et des plus émouvantes.

Patricia Smart

De Marie de l'Incarnation à Nelly Arcan - Se dire, se faire par l'écriture intime

Boréal, 432 pages

L'essai de la professeure de l'université Carleton Patricia Smart relève de l'exercice plus dense et intellectualisé. Il a néanmoins l'avantage de jeter un éclairage beaucoup plus global - et fort pertinent - sur la prise de parole des femmes d'ici, d'hier à aujourd'hui, c'est-à-dire de la fondatrice des Ursulines à Québec, Marie de l'Incarnation, à Nelly Arcan, en passant par les échanges épistolaires de Julie Papineau, entre autres.

L'ouvrage dresse un portrait éloquent et éclairant de la manière que les femmes ont eu, au fil des époques, de se dire, de témoigner de leur monde et de se construire par le biais de l'écriture, que cette dernière prenne la forme de lettres et correspondances, de journaux intimes, d'autobiographies ou d'autofiction. Tantôt tendu vers l'autre ou tourné vers soi, l'intime s'écrit et s'écrie en écho à l'air du temps, se faisant il va sans dire plus mystique chez Marie de l'Incarnation, mais plus revendicateur, voire carrément rebelle chez d'autres (Henriette Dessaulles et Joséphine Marchand), ou plus nihiliste comme dans le cas de Nelly Arcan. Patricia Smart se penche ainsi sur les écrits de Joséphine et Hortense Cartier, les filles de l'homme politique et avocat Sir George-Étienne Cartier, tout comme ceux de Gabrielle Roy et de Claire Martin, notamment, non seulement pour les mettre dans leur contexte, mais surtout pour déterminer ce qu'ils révèlent de leur propre perception de leurs rôle et place dans la société.

L'essai de Mme Smart a été couronné du Prix du livre d'Ottawa l'automne dernier dans la catégorie «oeuvre de non-fiction en français».

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