Dans le bleu de ses yeux

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CHRONIQUE / Je n'ai interviewé Nelly Arcan qu'une seule fois, à la sortie de Folle, soit deux ans avant son troublant passage à Tout le monde en parle et cinq avant qu'elle ne s'enlève la vie.

Notre unique rencontre remonte à août 2004, donc. Je m'étais rendue à Montréal pour l'entrevue, et nous avions rendez-vous au Verre Bouteille, si je ne m'abuse. Arrivée sur place avant elle, j'avais choisi une table près d'une fenêtre, un peu à l'écart, afin que nous soyons tranquilles. Peu de temps après, elle était entrée en habituée des lieux, m'avait trouvée du regard, s'était assise en me serrant la main presque timidement. Puis, elle avait sorti ses notes.

Je ne me souviens plus vraiment de ce qu'elle portait. Mais je me rappelle ces feuilles, fourmillant de ses réflexions autour de son deuxième roman (je présume: il m'était impossible de déchiffrer ses notes). Des feuilles qu'elle a soigneusement déployées entre nous, pour me faire comprendre qu'elle ne se laissait plus prendre au piège des questions trop personnelles ou voyeuses. Qu'elle entendait garder le contrôle sur l'entretien.

Nous avons pourtant longuement échangé, ce jour-là: de son pseudonyme devenu personnage, de suicide, de pornographie, de folie, de peur de vieillir et de cosmos, thèmes récurrents dans son oeuvre. 

«L'astronomie, par exemple, nous renvoie à notre petitesse et notre impuissance, tandis que la pornographie nous donne l'illusion d'une rencontre et d'une toute-puissance», avait-elle fait valoir, au cours des quelque 90 minutes que nous avons passées ensemble.

Nous avons aussi parlé du regard tyrannique qu'elle portait sur elle. De ses «dragons» intimes, qui lui répétaient qu'elle n'était «pas belle, pas fine, pas intelligente». «Ils deviennent des personnages avec lesquels je lutte dans un genre de corps à corps qui dure le temps de l'écriture. Car je ne les vaincs pas à jamais, c'est sûr. Dans mon premier livre, le dragon, c'était ma mère. Dans le deuxième, c'est mon amant», m'avait-elle aussi confié.

Or, plus que tout, je me souviens de ses yeux. Capables d'une froideur sombre, voire cruelle, autant que d'une sensualité conquérante. La glace et le feu érigés en armures.

Des yeux bleus, qu'elle pouvait laisser glisser sur nous pour nous tenir à la surface de leur tain clair autant que nous laisser y couler notre propre regard pour, du coup, toucher à quelque chose de précieux. L'eau - qui peut laisser miroiter ce qu'on veut bien y voir - et l'étincelle - d'autant plus fragile qu'elle peut s'éteindre d'un seul de nos souffles, si l'on n'y prend garde.

Tant de volonté et de vulnérabilité dans une seule paire d'yeux!  

D'un côté, ce désir de «castrer le lecteur», refusant «de susciter des frissons de volupté chez lui».

De l'autre, celui de croire malgré tout qu'elle, Isabelle Fortier de son vrai nom, pourrait encore être «l'unique» pour un homme, un rêve que j'ai vu briller au fond de ses prunelles, le temps d'un aveu.

Je n'avais jamais croisé un tel regard, avant elle.

Et ses fameuses notes? Après quelques minutes de discussion, elle les a rangées dans son sac. J'ose candidement croire qu'à partir de ce moment, Nelly Arcan a eu assez confiance en elle - et en moi - pour ne pas craindre le pire. Je ne sais pas si elle a lu mon article, lorsqu'il a été publié. Je n'ai du moins jamais reçu de message, ni d'appel de sa part. Je ne peux dès lors qu'espérer avoir été à la hauteur de sa confiance. De cette lueur qu'elle m'aura permis de voir scintiller, ne serait-ce qu'un instant.

Et je ne peux que regretter que cette étincelle, probablement ancrée là, dans tout ce bleu, depuis l'enfance, n'ait pas réussi à nourrir d'assez d'espoir le dragon qui a fini par la consumer.

Plus que tout, je me souviens de ses yeux. La glace et le feu érigés en armures.

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