1:54, un juste son de cloche

Yan England (au centre) réalise un premier long... (Erick Labbé, Le Soleil)

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Yan England (au centre) réalise un premier long métrage décrit comme un «film coup de poing». 1:54 met en vedette Lou-Pascal Tremblay (à gauche) et Antoine-Olivier Pilon (à droite).

Erick Labbé, Le Soleil

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Comédien polyvalent, animateur, coach sportif, réalisateur/producteur/scénariste... Yan England sait tout faire et tout semble lui réussir. Après avoir signé les courts métrages, Moi (en 2007) et Henry (2011, qui l'a mené jusqu'aux Oscars), le voilà qui s'attelle à son premier long, 1:54, dont on entend parler, à juste titre, comme un « film coup de poing » depuis qu'il a été projeté - et chaudement applaudi - dans des festivals européens, notamment à Angoulême et Namur.

Yan England a plongé sa caméra à l'école. «Une véritable école, avec de vrais étudiants, qu'on n'a pas embellie ni enlaidie», précise le réalisateur, qui, sur le plateau, a assujetti son équipe au rythme de vie de l'établissement scolaire. Parfois, «on répétait en attendant la cloche, et on lançait la scène dès qu'elle sonnait, pour avoir le va-et-vient des étudiants dans le décor ». 

Son film tente de donner un portrait « juste et authentique » de cette « microsociété » adolescente, dotée de règles et codes qui lui sont propres. Dont l'implacable logique de la loi du silence, fait-il valoir, se faisant ainsi l'écho de son protagoniste, Tim (Antoine Olivier Pilon), qui, confronté au harcèlement, se convainc que «quelle que soit la solution qu'il choisira pour s'en sortir, il doit dans tous les cas fermer sa gueule».

Ce microcosme, Yan England le connaît bien. Il anime des ateliers en milieu scolaire, en plus d'être entraîneur de natation pour des jeunes de six à 18 ans, ce qui lui a «permis d'être très près des jeunes et des parents». Et de devoir parfois « jouer un rôle d'entremetteur » entre ces deux groupes qui ne se comprennent pas toujours. 

Encourager le débat

Son film, qui affiche clairement les mêmes intentions médiatrices, et rien ne lui ferait plus plaisir que de savoir que 1:54 jette des ponts incitant le dialogue entre adultes, ados et milieu scolaire. 

À preuve: il participait jeudi, à Gatineau, à une projection devant des enseignants. Et il ne cache pas son souhait que les commissions scolaires puissent affréter des autobus pour permettre à leurs étudiants de voir le film «dans un espace neutre» et d'en débattre.

Le récit de 1:54 s'attache volontairement peu aux adultes. C'est une histoire d'adolescents, racontée à travers leur prisme, et notamment le regard de Tim, élève brillant et athlétique, mais introverti, qui, pour mettre fin au harcèlement dont il est victime, entreprend de devenir un héros sportif. Sa détermination le fera entrer en rivalité avec Jeff (Lou-Pascal Tremblay), le champion de l'école - en course de 800 m, discipline que le réalisateur de 37 ans a lui-même pratiquée durant sa scolarité.

Une histoire de dépassement de soi, donc. Mais M. England utilise les codes du récit sportif traditionnel pour aborder de front d'autres enjeux, plus universels, dont la différence, le harcèlement et la pression des pairs.

Dans le film, «deux univers se côtoient: d'un côté, le milieu de la compétition, où la rivalité peut mener à des choses positives [...] et, de l'autre, le milieu scolaire», où se livrent d'autres joutes, verbales et plus sournoises et où les interactions entre jeunes peuvent être nocives. Surtout à l'heure où les réseaux sociaux peuvent faire rebondir la violence verbale.

les blagues «s'empile nt»

Nonobstant, l'école n'a pas le monopole de la parole agressive ou humiliante, les adultes étant tout aussi capables de se laisser aller à des dérives verbales: «Il n'y a qu'à regarder les commentaires que les gens laissent sur les comptes Facebook ou Twitter des politiciens... on ne donne pas toujours le bon exemple », illustre le réalisateur.

Malgré son propos, le film évite - et c'est là l'une de ses plus grandes forces - de s'imposer en donneur de leçons. S'il n'excuse pas les harceleurs, il ne cherche pas non plus à les diaboliser. 

«Parfois, quelqu'un peut lancer une petite craque un peu méchante à quelqu'un d'autre [sans réelle volonté de nuire, mais] sans se rendre compte que celui qui la reçoit l'a déjà entendue dix fois dans sa journée. Et pour lui, ça s'empile », même si la blague semble innocente. « C'est ce qui arrive à Tim », argue Yan England. Il était d'ailleurs fondamental, pour lui, d'« éviter tout moralisme », même si, plus jeune, il a « un peu » souffert d'intimidation au secondaire. 

« Je m'en suis sorti grâce à la musique. Je faisais un peu de piano, j'ai pris des cours de saxo, d'harmonies et je suis rentré dans le stage band de l'école. Et à tous les midis j'allais pratiquer. » Une façon d'éviter de se mêler la foule estudiantine, laisse-t-il entendre.

Son récit ne reste toutefois pas neutre, puisque 1:54 épouse les perceptions de Tim, qui sera de quasiment tous les plans. 

«Mon plus grand souci, c'était d'être hyper-vrai». Dans sa «recherche d'authenticité» , il a sondé de nombreux adolescents, ainsi que des profs et des psychologues. «J'ai beaucoup travaillé au niveau du langage. Et même pendant le tournage, je demandais souvent à mes [jeunes] acteurs: 'Est-ce que tu dirais ça comme ça?', pour vérifier.» 

1:54 prend l'affiche  le 13 octobre.

Antoine Olivier Pilon : le souffre-douleur

Antoine Olivier Pilon ne s'estime guère sportif. Et courir, il «déteste ça». Quand on est, comme lui, «asthmatique», on n'a pas besoin d'autre excuse pour ne pas s'entraîner. Mais c'est justement pour se botter les fesses qu'il a accepté le rôle de Tim, un adolescent qui se met au défi de courir le 800 m en 1 min. 54 sec. dans le premier long métrage de Yan England.

Le comédien de 19 ans, qu'on peut voir ces temps-ci dans Mémoires vives, a donc suivi «pendant deux mois un entraînement assez chargé» - en compagnie de ses jeunes partenaires de jeu, Sophie Nélisse (Monsieur Lazhar) et Lou-Pascal Tremblay (Aurélie Laflamme: les pieds sur terre; Jérémie) - pour développer ses foulées comme un pro, afin d'être à la hauteur du « scénario criant de vérité » qu'on lui tendait. 

« Il y a des techniques précises, dans la course: la position des bras, la hauteur des cuisses... Je ne voulais pas avoir l'air fou en étant le seul qui ne court pas correctement », alors que le trio, dans les scènes de compétition, se mesurait à d'authentiques coureurs (des champions d'athlétisme de tout le Québec ont accouru sur le plateau, avec leurs supporteurs dans les gradins).

Intimidation

Le film de Yan England traite en filigrane d'intimidation à l'école. Car Jeff, victime de harcèlement depuis qu'il est entré au secondaire, entame sa cinquième année avec une nouvelle détermination. Il entend mettre fin à son statut de souffre-douleur grâce à de bons résultats sportifs. Une problématique qu'il connaît bien. 

« J'ai vécu les deux côtés du problème », lâche Antoine Olivier Pilon, avouant prudemment qu'il fut «intimidé au primaire», mais qu'il est « devenu intimidateur au secondaire ».

À l'opposé de Steve, l'exubérant rejeton de Mommy de Xavier Dolan, qui a révélé le comédien au grand public, Tim, bien que central, a très peu de dialogues. Yan England a préféré explorer de l'intérieur les émotions douloureuses de ce personnage emmuré dans le mutisme qui lui sert de carapace.

Pendant le tournage, le réalisateur a imposé aux deux rivaux - Lou-Pascal Tremblay et Antoine Olivier Pilon sont les meilleurs amis du monde, dans la vie réelle - de rester dans la peau de leurs personnages, afin de conserver toutes les étincelles qui devaient naître de la tension entre les deux personnages. 

« Yan ne voulait pas qu'on se parle et qu'on déconne ensemble. Et si on devait s'adresser la parole, il fallait qu'on s'appelle par nos noms de personnages, Tim et Jeff. »

La colère de Tim est sourde, mais envahissante. Assumer ce rôle introverti fut donc « très souffrant », se souvient le comédien, qui « ramenait à la maison » d'orageuses émotions, au grand dam de sa mère et sa soeur.

«Mommy, je l'ai vécu comme une libération, je pouvais exploser. Alors que le rôle de Tim, je l'ai vu comme une lourde responsabilité, beaucoup plus qu'[une partie] de plaisir », compare-t-il.

Le rôle lui aura cependant permis d'« affronter une de [s]es phobies, qui est de tourner devant autant de monde », car le film a été tourné dans une véritable école secondaire, pendant les heures de cours. Dans le décor de 1:54 se fondent le millier d'étudiants qui vaquent normalement à leurs occupations scolaires.

« Je n'étais vraiment pas à l'aise. Je suis qui, moi, pour me balader dans les couloirs de leur école avec une caméra dans ma face ? » s'interroge-t-il.

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