Embrasse-moi comme tu m'aimes, d'André Forcier ***1/2

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CRITIQUE / Si on a déjà vu André Forcier plus inspiré, on l'a rarement vu aussi maîtrisé, aussi abouti, que dans Embrasse-moi comme tu m'aimes, qui a pour cadre Montréal au début des années 40, en pleine période de conscription.

Pierre (Émile Shneider) et Ollie (Luca Asselin), deux amis d'enfance qui ne portent l'uniforme que lors des camps d'entraînement destinés aux «appelés», envisagent de plus en plus sérieusement de se porter volontaires pour rejoindre ceux qui se battent déjà sur le front européen. Ce qui n'a pas du tout l'heur de plaire aux femmes - blonde, mère ou soeur - de leur entourage.

Le réalisateur, fidèle à lui-même, poursuit plusieurs lièvres en même temps. Bien que le récit entremêle séquences «vécues» et séquences rêvées par les personnages (et bien qu'on ne s'éloigne guère de ce «réalisme magique québécois», terme souvent associé à l'univers de Forcier), ses lièvres sont ici moins éparpillés. Dès lors, la structure de son 13e long métrage est nettement plus claire qu'à l'accoutumée; et son ton, moins délirant. 

Lauréat d'un Prix du Gouverneur général, Forcier demeure une des voix les plus singulières de la cinématographie québécoise. Il signe pourtant là son film le plus fluide. Le plus «grand public», oserait-on dire, malgré son sujet, l'inceste - ou plutôt la tentation de défier ce tabou - et en dépit du plaisir manifeste de Forcier à exacerber les tensions érotiques entre Pierre et Berthe, sa jumelle (Juliette Gosselin, étonnante en femme-enfant tour à tour juxtaposées).

À ces deux protagonistes s'adjoignent leur couple d'ami, eux aussi dans la jeune vingtaine (incarnés par Mylène Mackay et Asselin), ainsi que les parents de tout ce beau monde, rôles confiés à Céline Bonnier (la mère des jumeaux, monoparentale et dépassée), Roy Dupuis (en épave méprisable), Réal Bossé et Pascale Montpetit, entre autres.

Entre les lointains nuages de la guerre et l'ombre des soutanes qui plane sur les maisonnées, la période historique visitée est joliment mise en image (la direction photo est ravissante) et de façon très crédible en dépit des moyens financiers restreints. Les nombreux personnages qui soufflent sur le film permettent de dessiner un riche éventail des valeurs «d'époque» (honneur, patriotisme, probité, culpabilité...) qui lui donnent corps et âme. 

L'aspect historique devient cependant assez vite secondaire, à côté du petit jeu de séduction auquel se livre Berthe, qui, depuis son fauteuil roulant, diffuse ses phéromones à chaque fois qu'un homme passe à sa portée. Ou à sa hauteur... le sujet deviendra d'ailleurs un enjeu - et l'une des agréables surprises du film - lorsqu'elle explique, dans une scène très Déjeuner sur l'herbe, qu'elle apprécie les pique-nique parce le monde devient subitement à sa hauteur.

Avec son frère, ça prend des tournures de jeu du chat et de la souris. En «vrai» comme en rêve.

En vrai, parce qu'elle profite de la présence quotidienne de Pierre pendant le bain pour se caresser sans équivoque (il est, depuis longtemps, en charge de la toilette de l'invalide). En rêve, parce qu'elle finit par envahir les songes de son jumeau dont elle espère obtenir (pour commencer) «un baiser cochon» copieusement arrosé de salive.

Il faut saluer la prestation de Juliette Gosselin qui offre un personnage «double» très réussi, à des années-lumières des rôles d'ados sages qu'elle a tenu jusque-là.

Le plaisir d'Embrasse-moi comme tu m'aimes vient aussi - ce n'est pas nouveau chez Forcier - à chaque fois que passe, telle une comète aveuglante, la ribambelle d'acteurs de premier plan venue tenir ici ou là une rôle très secondaire, voire un caméo. Ainsi, défile une sympathique série de portraits d'époque de ces Canadiens français, maires, enseignants, militaires, chauffeurs de taxi ou policiers, plus ou moins brièvement défendus par les France Castel, Rémy Girard, Denys Arcand, Antoine Bertrand, Patrick Drolet, Pierre Verville et autres Marc Hervieux.

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