Ça tourne au ralenti à Gatineau

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Le comissaire du Bureau du cinéma et de la télévision de la ville de Gatineau et de l'Outaouais (BCTGO), Jacques Ménard

Etienne Ranger, LeDroit

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Le Festival du film de l'Outaouais a réjoui les cinéphiles ces dernières semaines. Le Festival international des courts métrages de l'Outaouais en a profité pour mettre en valeur plusieurs productions locales.

La région de la capitale nationale ne manque pas de sites attrayants et les retombées économiques sont alléchantes.

Pourtant, l'industrie du tournage ne parvient guère à décoller en Outaouais, alors qu'elle s'épanouit à Ottawa. Au coeur du problème: la situation transfrontalière, une très grande mobilité de la main-d'oeuvre et la course aux crédits d'impôt. Et un Bureau du cinéma qui fonctionne au ralenti du côté de Gatineau.

État des lieux.

Le commissaire prêt à quitter le plateau du BCTGO

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Dans les circonstances, Jacques Ménard ne voit guère l'intérêt à poursuivre son aventure à la barre du BCTGO.

Etienne Ranger, LeDroit

Le principal outil pour attirer les productions filmées à Gatineau et dans les environs, le Bureau du cinéma et de la télévision de la ville de Gatineau et de l'Outaouais (BCTGO) fonctionne en sous-régime, estime son commissaire, Jacques Ménard. 

Le gestionnaire n'occupe son poste que deux jours par semaine. C'est assez pour s'occuper des dossiers courants, mais trop peu pour lui permettre de remplir son mandat et développer l'industrie des tournages, regrette-t-il. 

«Il n'y aucune raison pour que la quatrième ville du Québec ne [devienne] pas un joueur important dans cette industrie qui a le potentiel de rapporter beaucoup», indiquait-il en novembre 2015 dans un rapport destiné à ses bailleurs de fonds. 

En effet, la région offre une multitude de sites attrayants et raisonnablement proches du centre-ville, ainsi qu'une infrastructure hôtelière capable d'accueillir de grosses équipes de tournage, a-t-il exposé en entrevue mercredi.

Sans oublier plusieurs autres atouts spécifiques, tel le train à vapeur qui, en septembre dernier, a attiré à Hull le tournage du Cyclotron - un long métrage montréalais au budget de 2 millions $, pour lequel l'équipe s'est installée trois semaines à Gatineau. 

Mais les tournages venus de l'extérieur restent assez rares. En poste depuis deux ans, Jacques Ménard a aussi vu passer le documentaire Un zoo humain et le long métrage Le Dep, aux retombées économiques modiques, car tous deux tournés par des boîtes de production locales (Pix3 et Nish Média).

Dans les circonstances, le gestionnaire ne voit guère l'intérêt à poursuivre son aventure à la barre du BCTGO. Il se dit même prêt à quitter son poste à l'issue de son mandat, en juin, si ses investisseurs ne se font pas plus généreux.

Le BCTGO est essentiellement financé par la Ville de Gatineau et par Développement économique - CLD Gatineau (DE-CLDG), qui investissent chacun 25 000$. La Commission de la Capitale nationale (CCN) donne quant à elle 15 000$ au Bureau du cinéma de Gatineau, soit le même montant qu'elle accorde au bureau d'Ottawa. Le BCTGO fonctionne depuis trois ans avec 65 000$ par an, auxquels se greffent d'autres subsides, plus humbles, versés par différents partenaires institutionnels et gérés par Culture Outaouais. 

Or, les subventionnaires ont entamé depuis la semaine dernière une ronde de rencontre pour réévaluer le financement du Bureau. Dans son plan de financement pour la période 2016-2018, le commissaire a demandé à la Ville de tripler le montant qu'elle lui alloue. Il demande au total 123 500$ par an, de façon à passer à une charge de travail de quatre jours par semaine (rémunérés 70 000$), et à engager un adjoint à mi-temps (par un salaire de 23 000$). «La question que je vais poser au comité, c'est "Voulez-vous jouer le jeu ou pas vraiment?" Si on n'est pas sérieux, ce n'est pas un investissement, c'est de l'argent qu'on dépense pour rien. Mais, vu la conjoncture actuelle, je ne suis pas convaincu du tout qu'ils vont accepter», concède-t-il. 

Du côté du cabinet du maire Maxime Pednaud-Jobin, on s'abstient de commenter le dossier pour l'instant. Avant de se prononcer sur la pertinence du Bureau ou sur les attentes qu'on nourrit à son égard, on préfère attendre l'issue des réunions de la nouvelle Commission, qui reverra le mandat du défunt DE-CLDG, et, par ricochet, celui du Bureau du cinéma. Une décision sera annoncée en juin.

En cas de statu quo, «le bureau continuera, mais sans moi...», insiste M. Ménard, qui, en marge de son mandat, dirige les Productions des collines - une société «spécialisée dans le documentaire, ce qui [l]e met à l'abri des conflits d'intérêt», précise-t-il. Son prédécesseur au BCTGO, Jacques Gédéon, estime comme lui qu'un bureau à mi-temps ne permettra jamais à l'industrie locale de se développer, ni à l'agglomération de rayonner. 

Un avis que partage également... le responsable du Bureau du cinéma d'Ottawa, Bruce Harvey. Un poste qu'il occupe à temps plein. Son salaire est payé par Investir Ottawa, dont il est directeur principal, expansion des affaires, cinéma et télévision. Il est en outre secondé par une adjointe parfaitement bilingue, elle aussi employée à temps plein. 

Le tandem peut ainsi répondre efficacement aux demandes des producteurs francophones, qu'ils soient basés au Québec ou «à Ottawa, où ils sont très actifs», précise le responsable. Parmi les compagnies franco-ontariennes, Balestra, Carte Blanche, Espace Franco Images, Les Productions Léa Pascal, Les Productions R Charbonneau ou Slalom tirent leur épingle du jeu. 

Du côté d'Ottawa, entre 750 et 1000 personnes travaillent dans le domaine de la production filmée, estime le Bureau. À Gatineau, ils ne seraient pas plus de 45 à pouvoir en vivre, selon M. Ménard. «Mais ça aussi c'est difficile à comptabiliser. C'est un milieu de pigistes, caractérisé par la très grande mobilité de la main-d'oeuvre», qui peuvent facilement partir travailler à Montréal ou Ottawa, et revenir.

En septembre dernier, le train à vapeur a... (Courtoisie) - image 4.0

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En septembre dernier, le train à vapeur a attiré à Hull le tournage du Cyclotron - un long métrage montréalais au budget de 2 millions $, pour lequel l'équipe s'est installée trois semaines à Gatineau.

Courtoisie

Silence, on évalue!

Le commissaire Ménard admet avoir un problème d'ordre comptable, quand arrive l'heure de la reddition de comptes. 

Parmi les bailleurs de fonds, personne ne remet en question l'importance des retombées économiques, notamment pour l'industrie hôtelière et de la restauration, liées au passage d'une équipe de tournage. Mais ces retombées sont difficilement quantifiables, fait-il valoir. Structures privées, les boîtes de production ne sont pas tenues de lui fournir de factures, ni même d'informations. «On me demande des chiffres que je ne suis souvent pas en mesure de fournir», plaide-t-il. 

Une façon d'évaluer les choses est de comptabiliser les «nuitées» à l'hôtel. Les «jours de tournage» constituent un autre indice. Du moins ceux qui ont fait l'objet d'une demande de permis, ce qui ne représente que la pointe d'un iceberg, constatent, chacun de leur côté, les commissaires du Bureau d'Ottawa et de Gatineau.  

À Ottawa, Bruce Harvey, répertorie 1121 journées de tournage pour la même période, constate une augmentation de 45% par rapport à 2014. Il estime à 20 millions $ la valeur cumulative des productions auxquels il a accordé des permis l'an dernier, et entrevoit déjà une croissance pour l'année en cours. À elle seule, la production du film I Am the Pretty Thing That Lives In the House, coproduit par deux firmes ottaviennes (en partenariat avec l'américaine Paris Film), s'élèverait à 5 millions $, soulignait le Ottawa Citizen la semaine dernière. Quelque 120 personnes, dont beaucoup de techniciens d'Ottawa, travaillent sur ce film d'horreur tourné pour Netflix. 

Son homologue Jacques Ménard parle de 300 jours de tournage en Outaouais en 2015. Ce qui représente aussi une augmentation de 45%.

«Je sais que [le magicien et animateur gatinois] Daniel Coutu a commencé à tourner une série web pour les enfants, avec sa boîte [Les Productions] Prestigo. Le tournage va durer jusqu'en juin, avec une équipe de 20 ou 25 personnes. C'est évident que c'est bon pour les restaurants du coin, parce que ça représente environ 50 jours de tournage. Mais ce ne sont que des estimations, car on ne m'a demandé de permis», illustre Jacques Ménard, en rappelant que filmer dans un studio ou une propriété privée ne nécessite pas de permis particulier. Ainsi, ce chiffre de 300 jours de tournage ne comprend pas «le film Le Dep, lui aussi tourné à Val-des-Monts l'an dernier, ni toutes les autres séries télé que fait Nish Média».

Le rêve d'une zone franche

Vu sa situation transfrontalière, la région d'Ottawa-Gatineau mériterait des accommodements fiscaux, afin que l'industrie du cinéma et de la télévision puisse se développer harmonieusement et plus librement, d'une rive à l'autre, au sein de la même «zone franche». 

C'est du moins ce que pensent les responsables des bureaux du cinéma des deux bords de la rivière des Outaouais, Jacques Ménard à Gatineau et Bruce Harvey à Ottawa. 

Dans cette industrie, le montage financier d'un film repose énormément sur un système de subventions sous forme de crédits d'impôt. Ces crédits accordés aux producteurs sont relativement comparables en Ontario et au Québec, mais tourner hors des frontières d'une province représente des dépenses pour lesquelles les producteurs ne pourront pas réclamer de déductions. Ces crédits d'impôt posent problème aux deux bureaux du cinéma, même si la part perdue en crédits d'impôt est en réalité partiellement compensée par les économies réalisées sur les frais de déplacement ou d'hébergement, fait toutefois valoir M. Ménard. Pour son prédécesseur aussi, «le problème de crédits d'impôt [...], c'est ce qui doit être réglé en priorité», clame aussi l'ex-commissaire Jacques Gédéon.

M. Harvey indique qu'il s'«apprête justement à engager des discussions pour voir ce que la Commission de la capitale nationale pourrait faire pour aider la région à obtenir ce statut spécial, ce qui serait bénéfique pour tout le monde».  

Pour M. Ménard, cette solution demeure compliquée: «C'est un dossier politique, qui nécessite l'oreille attentive des deux ministres des Finances. Puis il faudra des votes aux parlements. Ça va prendre du temps...»

Selon le commissaire du BCTGO, une solution envisageable à plus court terme pour aider l'industrie serait d'imiter le Bureau du cinéma de Québec, qui dispose de quelques centaines de milliers de dollars pour soutenir des projets cinématographiques initiés localement. Depuis 2009, plus d'un million de dollars ont ainsi été redistribués. «C'est comme une mini-SODEQ, et je pense que les producteurs d'ici seraient intéressés à ce qu'on fasse du lobby pour ça, bien plus que pour les crédits d'impôt.» 

Les deux bureaux ont vu le jour lorsque la Société de développement du film et de la télévision d'Ottawa-Gatineau - qui faisait office de bureau interprovincial - a fermé ses portes en 2011.

Revenir à un bureau commun ne semble pas envisageable. Cette entité unique avait du mal à défendre les intérêts des deux communautés de façon satisfaisante, tout en cherchant l'oreille attentive de deux gouvernements distincts, explique M. Harvey. Cela posait toute sorte de problèmes administratifs, et même «avec le Bureau central (BCTQ), qui voyait l'Ontario comme un compétiteur, et refusait de nous donner certains documents qu'il donnait pourtant aux bureaux des autres régions», se souvient Jacques Ménard.

Fausse rivalité

La proximité avec Ottawa, où l'industrie du film est mieux outillée - et plutôt florissante - ne facilite pas le travail du bureau de Gatineau. C'est même un handicap, clament certaines voix du milieu. Mais pas le commissaire Ménard, qui pense au contraire que «Gatineau a tout à gagner d'une relation avec Ottawa». 

Il n'y a pas de compétition, selon lui: Ottawa attire les productions américaines; l'Outaouais celles de Montréal. C'est pourquoi il collabore volontiers avec son vis-à-vis ottavien, par exemple, en lui suggérant des lieux de tournage. 

Il convient que le système de crédits d'impôt actuellement en place au Québec comme en Ontario ne profite pas à l'Outaouais. Ces déductions fiscales conditionnelles n'incitent pas les productions ottaviennes à sortir de la province. Et réciproquement. Mais elles n'empêchent pas les techniciens gatinois d'aller offrir leurs services de l'autre côté de la rivière. Et c'est exactement ce qu'ils font, remarque Jason Brennan, le patron de la boîte gatinoise Nish Média: «S'ils veulent pouvoir vivre de leur métier ici, ils n'ont pas le choix.» 

Ottawa dispose d'un atout supplémentaire: le fait que l'industrie du film n'y soit pratiquement pas syndiquée, alors qu'il en existe au Québec une foule d'associations professionnelles défendant les différents corps de métiers.

Mais le commissaire Ménard, un Franco-Ontarien originaire d'Alexandria, ne voit pas sa voisine comme une rivale. La capitale fédérale est surtout utilisée pour ses décors urbains ou pour des tournages en studio, souligne-t-il. «C'est une offre complémentaire» à celle de l'Outaouais, qui attire plutôt les caméras grâce à ses paysages ruraux, lacustres ou forestiers, soutient-il. 

«C'est sûr que quand on veut une vue d'ensemble de Gatineau, les meilleurs points de vue sont de l'autre côté de la rivière des Outaouais», convient M. Ménard, qui a «parfois dû dire "non, on ne peut pas aller là"» à des producteurs.

Mais «notre principal compétiteur, c'est le bureau des Laurentides, ce n'est pas Ottawa», clame-t-il.

Les Laurentides offrent des paysages naturels très similaires à l'Outaouais, mais son Bureau du cinéma, doté d'un budget annuel de 300 000$, est «à la hauteur de ses ambitions» et lui permet de prendre le temps de convaincre les producteurs, argue M. Ménard, selon qui «Gatineau souffre de cette proximité».

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