Khadija Al-Salami: réaliser des films, coeur battant

La réalisatrice yéménite, Khadija Al-Salami, est de passage... (Patrick Woodbury)

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La réalisatrice yéménite, Khadija Al-Salami, est de passage dans la région dans le cadre du Festival du film de l'Outaouais.

Patrick Woodbury

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Contrainte d'épouser son oncle à 11 ans, Khadija Al-Salami a osé demander le divorce, avant d'être traitée comme une paria. C'était il y a 35 ans. En allant tourner dans son pays natal Moi Nojoom, 10 ans, divorcée, la réalisatrice yéménite ne voulait pas juste faire un bon film: elle souhaitait forcer la réflexion, voire changer mentalités et lois. Au nom de toutes ces fillettes qui, encore aujourd'hui au Yémen, sont mariées de force, parfois vendues, victimes des traditions, de la pauvreté et de l'ignorance. Entrevue avec une inspirante battante.

Si Khadija Al-Salami tenait tant à obtenir les droits d'adaptation du livre Moi Nojoud, 10 ans, divorcée (Michel Lafon, 2009), c'est certes parce que l'histoire de Nojoud Ali ressemblait à la sienne. C'était par-dessus tout parce qu'elle souhaitait qu'elle soit portée à l'écran à travers «la vérité du regard» d'une femme comprenant vraiment ce dont il était question.

«Plus de la moitié des filles de moins de 18 ans sont mariées de force, au Yémen, parce que beaucoup de parents pensent protéger leur enfant - et leur honneur du même coup - de cette façon», martèle Mme Al-Salami, jointe à New York, plus tôt cette semaine.

Après quatre ans à lutter pour financer la production de ce qui est devenu son premier long métrage de fiction (elle a toutefois signé une vingtaine de documentaires), Khadija Al-Salami se réjouit de pouvoir présenter Moi Nojoom dans divers festivals cinématographiques, dont celui de l'Outaouais.

À preuve, la réaction de la femme du juge qui prendra Nojoom sous son aile, dans le film. Lorsque cette dernière apprend que sa fille est exposée à une fillette souillée par des relations sexuelles, elle craint pour l'honneur de sa famille... «Je voulais aussi montrer ça.»

Or, mettre en images Moi Nojoom n'a pas été sans confronter la cinéaste à de douloureux souvenirs. À l'instar de ses grand-mère et mère avant elle, Khadija Al-Salami a été mariée de force en bas âge.

«Enfant, on attend de nos proches qu'ils nous protègent. Je sais que ma grand-mère m'aimait, mais elle m'a quand même obligée à épouser mon oncle contre mon gré! Je me suis rebellée, puis retrouvée isolée à 11 ans, à devoir travailler pour subvenir seule à mes besoins.» 

Elle a trouvé une planche de salut dans ses études, qu'elle a pu poursuivre aux États-Unis, à 16 ans, grâce à des bourses, avant de s'installer en France.

«Avec le recul, j'ai depuis saisi le poids des traditions qui ont mené au geste de ma grand-mère.»

Un poids qui, justement, prend toute sa dimension dans Moi Nojoom. Où les hommes ne sont pas les seuls à porter l'odieux des conséquences de telles traditions.

«Les femmes de mon pays sont elles aussi responsables de briser ce cercle vicieux. Elles doivent s'éduquer, même si je sais bien qu'en temps de guerre, comme c'est le cas en ce moment, la priorité est de survivre...»

Khadija Al-Salami s'enflamme en pensant aux millions de dollars envolés en fumée depuis que l'Arabie saoudite a commencé à bombarder le Yémen.

«Imaginez si tout cet argent avait été plutôt investi pour éduquer la population! La pauvreté et l'ignorance dans laquelle certains gouvernements maintiennent leur peuple sont inadmissibles! Et elles ne pourront jamais justifier qu'un père vende sa fille contre une chèvre ou une quelconque dot!»

Tournage «surréaliste»...

En tournant Moi Nojoom au Yémen, Khadija Al-Salami savait qu'elle rencontrerait de nombreux obstacles.

Ainsi, un village entier s'est mobilisé pour la forcer à effacer trois jours de travail quand certaines personnes ont compris de quoi son film traitait. «Ils avaient peur de mal paraître...»

Et puis, dans un pays où l'électricité ne se rend pas en milieu rural, l'éclairage de certains lieux (grâce à une génératrice, qui a été «kidnappée» contre rançon à un moment donné...) tenait du «miracle» et attirait les curieux. Son équipe a d'ailleurs été pointée du doigt quand un homme est décédé après être tombé du toit de sa maison, où il était monté pour admirer le spectacle du village voisin, soudainement illuminé. «Sa famille nous rendait responsables de sa mort!»

Khadija Al-Salami a, de plus, dû former les amateurs incarnant les divers protagonistes dans son long métrage avant d'en entamer le tournage. Elle a surtout dû le faire dans la plus grande discrétion.

... et dangereux

«Le sujet étant tabou, je ne remettais que deux ou trois pages du scénario à la fois aux comédiens, et seulement à ceux impliqués dans la scène à tourner.»

Il s'agissait d'une manière de ne pas les effaroucher quant au propos de son film. C'était aussi, voire surtout, une façon d'éviter d'attirer l'attention des intégristes.

«Nous avons parfois tourné à quelques mètres d'endroits où Al-Qaïda a commis des attentats pendant que nous étions là-bas. S'il avait fallu que quelqu'un apprenne ce que j'étais en train de faire, je serais moi-même devenue une cible.»

C'est sans oublier les difficultés rencontrées pour trouver celle qui incarne Nojoom. La quadragénaire croyait avoir la solution à portée de main, puisque depuis 2010, elle soutient des centaines de jeunes filles dans la poursuite de leurs études grâce à sa fondation My Future, au Yémen. «Par l'entremise de ma fondation, j'ai ciblé des comédiennes potentielles et tenu des auditions, mais je n'ai jamais réussi à convaincre les parents des fillettes choisies de les laisser incarner Nojoom...» se désole-t-elle.

L'une de ses soeurs lui a alors proposé de mettre en scène ses filles de cinq et 10 ans. «Je n'avais pas pensé à mes nièces, puisque mes soeurs sont mariées à des hommes, disons, plutôt traditionnalistes. Quand je lui ai mentionné mes craintes que son époux refuse, ma soeur m'a dit: 'Je m'en occupe.'»

Résultat? Seule l'aînée de ses nièces, Reham Mohammed, qui prête ses traits à Nojoom à 10 ans, a pu lire le scénario au complet. «Malgré ça, ce n'est qu'à la première du film à Dubaï [en 2014] que Reham a pris pleinement conscience du propos de l'histoire. Elle a éclaté en sanglots», se souvient sa tante avec émotion.

On ne s'étonne dès lors pas que Khadija Al-Salami ait délibérément choisi de ne mettre en boîte qu'à la toute fin la scène de la nuit de noces, au cours de laquelle Nojoom est violée. 

«Je voulais m'assurer d'avoir tout ce dont j'avais besoin pour monter mon film avant de tourner cette scène.»

Quand on lui demande si elle n'est pas lasse de se battre ainsi, Khadija Al-Salami soupire. «Oui, c'est fatigant. Je me bats depuis que je suis au monde, vous savez, pour avoir la vie que j'ai aujourd'hui...»

Elle reprend néanmoins, dans un sursaut de volonté farouche qui se ressent même au téléphone: «Des fois, j'aimerais réussir à me convaincre de me contenter d'une vie tranquille, mais je ne peux me résoudre à rester passive devant l'injustice!»

Car il suffit qu'elle entende parler d'une situation où les droits des enfants et des femmes sont en jeu pour que la cinéaste reprenne la caméra, dans l'espoir de donner une voix à toutes les Nojoom de ce monde qu'on essaie de cacher et de faire taire chez elle ou ailleurs.

Projections

20 mars, 14 h 30, Aylmer, salle 3

21 mars, 21 h, La Nouvelle Scène

23 mars, 19 h, Cinéma 9, salle 4

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