«Un mur de peurs»

Le réalisateur a dû écrire un faux scénario... (Courtoisie)

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Le réalisateur a dû écrire un faux scénario mettant en scène des faux-monnayeurs russes pour réussir à tourner son film

Courtoisie

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Incursion fictive au sein d'une cellule djihadiste activée en plein Paris, Made in France devait atterrir en salles dans l'Hexagone le 16 novembre dernier. À la suite des attentats survenus dans la capitale le 13, la sortie du long métrage de Nicolas Boukhrief a plutôt été limitée aux seules plateformes numériques, il y a quelques semaines. Cela n'empêchera pas Made in France de prendre l'affiche sur grand écran au Québec, en avril. Et d'être projeté en ouverture du Festival du film de l'Outaouais, ce vendredi soir. Entrevue avec un réalisateur qui, en tournant son thriller, a «assurément» voulu faire oeuvre utile.

«Un film ne demeure qu'un film, mais j'érige le mien contre tous les messages et discours visant la fracture de notre société et faisant le jeu du djihad, soutient Nicolas Boukhrief avec ferveur. Il faut s'opposer à toute ce qui s'apparente à un discours de guerre, car ça nous y mènera directement. Quand j'entends notre premier ministre Manuel Valls dire qu'il ne faut pas comprendre ces jeunes hommes et femmes de chez nous qui se radicalisent parce que c'est déjà les excuser, je ne peux que m'inquiéter pour la suite des choses!»

Dans Made in France, Sam, un journaliste de confession musulmane, infiltre une mosquée clandestine pour étayer un futur ouvrage sur le djihadisme. Avec Driss, Christophe et Sidi, il forme un quatuor dont Hassan, de retour d'un camp d'entraînement pakistanais, fera une petite cellule terroriste devant mener à bien une attaque en plein Paris.

«J'ai écrit le scénario à la suite de l'affaire Mohamed Merah [qui a fait sept victimes à Toulouse et Montauban en 2012]. Qu'un Français se prenne pour un soldat investi d'une mission de mort au nom d'un dieu et tue notamment des enfants m'a profondément choqué. Je me disais que d'autres agiraient de la sorte, et qu'il fallait que je fasse quelque chose.»

Le cinéaste de 52 ans n'avait toutefois pas envie d'un film à thèse. Le plus important, pour lui, n'était pas de montrer le parcours de radicalisation de ses personnages, mais bien de faire vivre de l'intérieur les effets de cette radicalisation.

«Je voulais les raconter à travers leurs actions, et non le bourrage de crâne les ayant menés là. Parce que je ne voulais surtout pas qu'on les prenne seulement pour des imbéciles! Les montrer une fois qu'ils ont basculé, c'est en faire des humains, dont certains sont des psychopathes et d'autres, des êtres paumés, en quête d'une place dans une société dont ils se sentent exclus. Des humains véritablement Made in France, puisque nous avons abandonnés nos pauvres depuis trop longtemps, et qu'il ne faut donc pas s'étonner aujourd'hui de ce qui se passe chez nous», soutient le réalisateur, lui-même né à Antibes d'un père algérien et d'une mère française.

De cette volonté de préserver cette part d'humanité (sous-tendant les doutes des uns et les pulsions de mort des autres) a découlé le genre même de son film. 

«J'ai opté pour la forme du thriller parce que c'est ce que ces jeunes consomment», fait-il valoir.

Envers et contre tous

La sortie de Made in France est à l'image de son tournage. Plusieurs producteurs et acteurs ont refusé de s'associer à cette histoire criante d'actualité, de crainte de s'y brûler et ce, «avant même les attentats visant Charlie Hebdo», rappelle Nicolas Boukhrief. Idem pour les autorités en charge d'émettre les permis devant donner accès aux sites préalablement repérés pour y tourner certaines scènes. 

«Je me butais à un mur de peurs, à tous les niveaux. Au point où j'ai dû écrire un faux scénario, intitulé L'Enquête et mettant en scène des faux-monnayeurs russes, pour réussir à aller de l'avant. Aujourd'hui, tourner Made in France serait tout simplement impossible», croit-il.

Made in France a été téléchargé en toute légalité quelque 70 000 fois depuis la fin janvier. «Ça, c'est sans compter les copies piratées! En même temps, ce film, je l'ai fait pour qu'il soit vu par le plus grand nombre de jeunes directement concernés par le sujet, alors...»

Alors, bien qu'il lui soit difficile de se «réjouir» du succès d'un film abordant un tel enjeu, il se dit malgré tout «satisfait». «Je ne peux qu'espérer qu'il suscite la discussion et la réflexion que je souhaitais provoquer en le tournant.»

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